Châteldon (Puy-de-Dôme)

un goût de luxe.

Grand cru parmi les eaux gazeuses, sa rareté a fait son prix.

 

On prétend qu'elle est la Rolls Royce des eaux minérales naturelles gazeuses, que ses bulles, dont la circonférence n'a jamais été mesurée, ont la finesse de celles des meilleurs champagnes. Et, comme eux, elle ne saoule pas.
Cet argument commercial a l'avantage d'être exact : personne n'a jamais attrapé une gueule de bois ou une indigestion avec l'eau de Châteldon. Au contraire, explique Tony Bernard, maire socialiste de la petite bourgade de Châteldon: «Lorsque je célèbre un mariage, je bois, comme tout le monde, ces boissons trompeuses que sont le punch et la sangria, mais j'ai avec moi, tout au long de la soirée, ma bouteille d'eau de Châteldon. Je ne suis donc jamais malade.» Avant d'ajouter : «Grâce à sa teneur très élevée en bicarbonate, elle dissout les graisses, et empêche donc degrossir. »
Autre qualité que tout buveur d'alcool pourra vérifier: c'est la seule eau qui ne trouble pas le vin. Si bien qu'au café de la place, il est d'usage de demander un «blanc Châteldon» ou un «rouge Châteldon».

Ici, une bouteille de cette eau coûte 95 centimes d'euro (45 centimes, si l'on rend la bouteille consignée). Ailleurs en France, on ne la trouve que chez certains cavistes et épiceries fines. Ou encore, sur quelques grandes tables étoilées à des prix frisant parfois les 15 euros.
A Paris, dans un bar à eaux, elle coûte 4 euros le demi-litre.
Inutile de la chercher en grande distribution ou chez un petit commerçant, elle n'est pas en vente. «Parce qu'elle est rare, et qu'on n'a pas envie de la vulgariser», affirme-t-on au service marketing du groupe Castel, qui la distribue.
Mais voudrait-on en inonder la France et le monde qu'on aurait du mal. L'eau de Châteldon se capte, au village même, dans une source au débit très faible : à peine 300 litres par heure. Le lieu est tranquille, peu entretenu, envahi de mauvaises herbes.
Une maison délaissée, propriété du groupe Castel, témoigne des anciens thermes de Châteldon, en activité dans les années 30. D'une fenêtre dépasse encore une baignoire.
A côté des sources, la petite usine d'embouteillage. Elle n'est ouverte que quatre matinées par semaine, et emploie trois personnes.
Enlever le fer de l'eau, la dégazifier, la regazifier, avec son propre gaz. En une heure, 480 bouteilles sont produites, alors que dans d'autres usines, le rendement est plutôt de 20000 bouteilles/heure.
La mise en caisse s'effectue à la main, «pour qu'on puisse surveiller chaque bouteille», explique le chef de production.
Mais si cette eau est d'exception, on comprend mal le délabrement autour du site.
L'eau de Châteldon n'est pas née de la dernière pluie. C'est le sieur Fagon, médecin de Louis XIV, qui, après avoir fait le tour des sources, décrète qu'elle convient le mieux au monarque : «Les eaux de Châteldon guériront Votre Majesté parfois, la soulageront souvent et la consoleront toujours.»


Elle fut la première à être transportée en bonbonne, à dos de mulet. Le roi la boit orange, car il n'y a aucun moyen technique de la rendre moins ferrugineuse.
Dans les années 1770, M. Desbrest, ancien médecin des armées du roi, étudie, à son tour, les bienfaits de cette eau. Elle les possède tous et guérit aussi «les déviances sexuelles».
Le précieux liquide acquiert une telle notoriété qu'il faut lutter, à l'aide d'un bouchon spécial, contre les contrefaçons.
Après la mort du médecin, ses descendants reprennent l'affaire et fondent, en 1846, un établissement thermal d'avant-garde. Mais, à la fin du Second Empire, les eaux de Châteldon tombent dans l'oubli.
Leur exploitation cesse au début du XXe siècle.

En 1932, Pierre Laval, natif de Châteldon, avocat célèbre et déjà plusieurs fois ministre, sauve la source en la rachetant, ainsi que le château, la scierie et autres bâtiments du village. L'eau doit donc sa survie et son positionnement haut de gamme au vice-président du gouvernement formé par le maréchal Pétain. En effet, Laval, entrepreneur avisé, use de tous les registres promotionnels: non content d'obtenir de l'Académie de médecine le titre d'eau minérale gazeuse et de faire construire l'usine d'embouteillage, il fait figurer «le cru» en exclusivité au Fouquet's, chez Maxim's, au cercle de l'Automobile Club, sur les tables des ambassades et du paquebot Normandie, au banquet de l'Exposition universelle de NewYork.
Mais si l'avocat n'a aucun mal à se recommander de Louis XIV, les divers groupes qui rachètent, par la suite, la Châteldon ont plus de scrupules à faire cas de Laval. D'où peut-être le fait qu'elle reste une eau de luxe, certes, mais dormante.

Chaque année, le groupe Castel multiplie le nombre de bouteilles produites. Mais n'y a-t-il pas, à Châteldon, une autre source, aujourd'hui inaccessible, dont les villageois disent qu'elle guérissait les eczémas ?

Libération du 24 juillet 2002

envoyée spéciale ANNE DIATKINE.

 

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