L'humoriste Raymond Devos a tiré sa révérence

C'est un homme d'esprit, un homme de cour, un homme aimable qui
disparaît aujourd'hui. Un homme rare. Raymond Devos est mort à son domicile
de Saint-Rémy-les-Chevreuse (Yvelines), jeudi 15 juin, des suites d'une
attaque cérébrale il y a plusieurs mois. Il était âgé de 83 ans.

Aujourd'hui, chacun est triste. Il y a quelques années - il me
semble que c'était hier -, il m'avait reçu dans son bureau du 16ième
arrondissement de Paris. Il s'est avancé vers moi comme s'il entrait en
scène, en représentation évidemment, mais une représentation placée sous le
sceau du partage, de la générosité, la sienne, énorme, sans pareille. Il
était alors tel qu'en lui-même toujours, pantalon bleu, pull bleu, chemise
bleue, le regard bleu de France derrière des lunettes solidement arrimées
sous sa chevelure en bataille. C'était en 1999 et Raymond Devos s'apprêtait,
pour la première fois depuis vingt-cinq ans, à se présenter devant le public
parisien, sur la scène de l'Olympia, une nouvelle fois trop petite pour lui.

Hors de Paris, il recevait dans le grenier de sa grande maison
de la vallée de Chevreuse, entre un buste de Molière et une montagne de
dictionnaires, une mappemonde d'écolier et des instruments de musique qui,
tous, étaient ses amis et dont il jouait volontiers, en scène et hors
d'elle. Là, l'"artiste comique", comme il se définissait, racontait sa vie
d'homme et sa vie d'amuseur. Au commencement est un garçonnet joyeux, né à
Mouscron, en Belgique, le 9 novembre 1922, un parmi sept enfants scolarisés
en France, qui déjà harangue ses camarades sur le perron de l'école primaire
de Tourcoing ; plus tard, devenu brillant collégien, il est brutalement
retiré de son établissement scolaire après la faillite de son père ;
celui-ci installe la famille à Paris avant de s'enfuir on ne sait où. A 9
ans, Raymond Devos découvre la banlieue nord de Paris, Le Bourget et le
bruit, insupportable, des avions. "Ça a été la misère pendant des années,
expliquait-il, on partageait le peu qu'on avait. Je ne me souviens pas de
m'être plaint."

A 13 ans, on le retrouve aux Halles, affublé d'un tablier qui ne
lui va pas du tout, portant des charges. Un beau jour, on lui demande de
mirer des oufs. "J'arrivais à mirer six oufs en même temps, ce qui m'a
beaucoup aidé pour la jonglerie", disait-il. La rumeur, les bruits, les
conversations, les personnages du quartier aujourd'hui tristement disparu
seront pour lui une école. La guerre survient. Raymond Devos part pour
l'Allemagne, dans le cadre du Service du travail obligatoire (STO). "J'y ai
crevé de faim", dira plus tard le plus rond, le plus gourmand de tous nos
comiques.

Revenu en France, il s'inscrit au cours de Tania Balachova et
d'Henri Rollan, au Théâtre du Vieux-Colombier, et "continue de crever de
faim "... Il vit au cour de Saint-Germain-des-Prés, alors à son apogée,
occupe une toute petite chambre sous les combles d'un hôtel sans attrait et
dort sous le lavabo. "C'est bon de l'avoir fait, mais ce n'est pas bon de le
faire, confiait-il. Ça abîme, ça rend lâche. Il y a des choses auxquelles il
ne faudrait pas goûter. Bien sûr, je m'en suis toujours sorti, mais ça
laisse des traces. Si on m'avait aidé. " Son compagnonnage avec les
comédiens de la Compagnie Jacques-Fabbri l'aidera.

Disert, depuis l'enfance, au point que le cinéaste Jacques Tati
lui dira un jour qu'il était "bien trop bavard pour faire de la piste " et
donc devenir clown, il décide, au milieu des années 1950, d'écrire ses
propres textes et de les porter à la scène. Le succès est presque immédiat.
C'en est fini de l'homme solitaire sans le sou. Pourtant, après ces années
de formation, Raymond Devos reste un homme seul, en marge du show-business
et de l'agitation mondaine, lecteur impénitent de Gaston Bachelard, auquel
il ne cessera jamais de revenir - "il met mon esprit en mouvement " -, de
Marcel Aymé - "le plus grand auteur comique " - et de Michel Serres. Après
avoir lu les textes classiques à ses débuts, il dévore les ouvrages
consacrés à la mécanique du rire. "Si je ne l'avais pas fait, j'aurais
peut-être fait mon métier de la même façon mais je l'aurais moins bien
compris."

Dès ses premiers textes, ses premiers sketches (Caen, La Mer
démontée, Le Pied.), on sait qu'il a "compris ". Raymond Devos installe un
style, sans devancier ni descendant, nourri de son expérience comme de ses
lectures, et surtout d'un imaginaire que certains décriront comme absurde,
lui préférant le qualifier de "délirant". "L'imaginaire, c'est mon
pied-à-terre. Un exemple. Avant, j'étais dans un hôtel, borgne d'ailleurs,
ça coûtait les yeux de la tête. Dans cet hôtel, le propriétaire me donnait
chaque fois le 37. Et il n'y avait que 36 chambres. Je passais mes nuits à
chercher mon 37. Jusqu'au jour où je me suis aperçu que le 37, c'étaient les
couloirs."

La seule certitude de toute sa vie aura été que le rire est une
nécessité vitale, "au même titre que le rêve". "Le rire, indiquait-il, ça
peut être mille choses. On peut rire de joie mais ce n'est pas le rire que
nous pratiquons. Nous, nous pratiquons le rire très particulier du comique.
Il n'y a pas une grande différence entre le tragique et le comique, c'est
seulement une différence de dose. Les racines du comique plongent à peine
dans le drame, quand celles du drame plongent dans l'irréparable. Le comique
dégrade les valeurs quand le tragique détruit les valeurs. Le comique, c'est
toute notre histoire observée avec honnêteté : les moments exceptionnels,
les grandes idées, les moments de gloire, et les moments de chute. Il y a
des thèmes auxquels il ne faut pas toucher, tout ce qui est au dessous de la
ceinture, tout ce qui est dégradant pour l'homme. Plus généralement, rions
de nous, mais pas des autres. Protégeons le rire !"

Raymond Devos l'a fait, avec obstination, la peur au ventre,
peur d'entrer en scène, peur de déclencher des rires au mauvais moment ou
pour de mauvaises raisons. Jamais il n'a eu peur de mourir, non plus que de
vieillir. "Sur scène, j'ai dit que j'avais arrêté de vieillir pendant un
certain temps. Ça a été dur. C'est comme quand on dit qu'on arrête de fumer.
Quand personne ne m'observe, j'ai envie de prendre un petit coup de vieux,
mais je me retiens. Peut-être que le temps que l'on passe sur scène n'est
pas compté. On est dans l'imaginaire, pas dans le réel. Le temps n'a sans
doute pas prise sur l'imaginaire." Non plus que sur l'ouvre que nous lègue
le plus drôle, le plus bouleversant de tous les philosophes.

Olivier Schmitt


Les bons mots de Devos


Jeux de mots et calembours, parfois proches du non-sens,
caractérisent l'ouvre de l'humoriste Raymond Devos, qui aimait tourner en
dérision les absurdités du monde.

Voici un florilège extrait de ses plus célèbres sketches, dont
Ma femme, Je roule pour vous, Où courent-ils ?, Les antipodes, Le sens du
ridicule, A tort ou à raison, Un ange passe, Parler pour ne rien dire et
Prêter l'oreille.


- Quand on s'est connus, ma femme et moi, on était tellement
timides tous les deux qu'on n'osait pas se regarder. Maintenant, on ne peut
plus se voir.
- Si ma femme doit être veuve un jour, j'aimerais mieux que ce
soit de mon vivant.
- J'adore être pris en flagrant délire.
- Qui prête à rire n'est jamais sûr d'être remboursé.
- Le rire est une chose sérieuse avec laquelle il ne faut pas
plaisanter.
- Du moment qu'on rit des choses, elles ne sont plus
dangereuses.
- La raison du plus fou est toujours la meilleure.
- Quand j'ai tort, j'ai mes raisons, que je ne donne pas. Ce
serait reconnaître mes torts.
- On a toujours tort d'essayer d'avoir raison devant des gens
qui ont toutes les bonnes raisons de croire qu'ils n'ont pas tort.
- Etre raisonnable en toutes circonstances. Il faudrait être
fou...
- Une fois rien, c'est rien ; deux fois rien, c'est pas
beaucoup, mais pour trois fois rien, on peut déjà acheter quelque chose, et
pour pas cher.
- Je n'aime pas être chez moi. A tel point que lorsque je vais
chez quelqu'un et qu'il me dit : "Vous êtes ici chez vous, je rentre chez
moi !"
- Mais pourquoi courent-ils si vite ? Pour gagner du temps !
Comme le temps, c'est de l'argent... plus ils courent vite, plus ils en
gagnent.
- Dès que le silence se fait, les gens le meublent.
- Il paraît que quand on prête l'oreille, on entend mieux. C'est
faux ! Il m'est arrivé de prêter l'oreille à un sourd. Il n'entendait pas
mieux.
- La plupart des gens préfèrent glisser leur peau sous les draps
plutôt que de la risquer sous les drapeaux.
- C'est pour satisfaire les sens qu'on fait l'amour ; et c'est
pour l'essence qu'on fait la guerre.
- Même avec Dieu, il ne faut pas tenter le Diable.
- Un croyant, c'est un antiseptique.
- La grippe, ça dure huit jours si on la soigne et une semaine
si on ne fait rien.
- Se coucher tard nuit.

LE MONDE.15.06.06

 

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