"Ce siècle avait deux ans..."

Mais oui ! il était aussi, drôle, aimait la fantaisie...

 

CHOUGNA

Ma chienne, la Chougna, n'est pas, certe une bête !

Nous rentrons. Sous mes mains fourrant sa grosse tête,

Elle sent un sermon venir et se tient coi.

Je la prends par l'oreille, et je lui dis : - Pourquoi

Te comportes-tu mal, Chougna, devant le monde ?

Pourquoi, quand nous sortons, -il faut que je te gronde !-

Cours-tu, jappant, hurlant, à travers les buissons,

Après les jeunes chiens et les petits garçons ?

Pourquoi ne vois-tu pas un coq sans le poursuivre ?

Si bien que, moi, j'ai l'air d'avoir une chienne ivre !

Cela nous fait mal voir, les gens sont irrités.

Je te connais beaucoup de bonnes qualités,

Fidèle, réservée, intelligente, affable ;

Mais vraiment, quand tu sors, tu n'es pas raisonnable !

Victor Hugo

"Pendant l'exil"

 

BON CONSEIL AUX AMANTS

L'amour fut de tout temps une bien rude Ananké ;

Si l'on ne veut pas être à la porte flanqué,

Dès qu'on aime une belle, on s'observe, on se scrute ;

On met le naturel de côté ; bête brute

On se fait ange ; on est le nain Micromégas ;

Surtout on ne fait point chez elle de dégâts ;

On se tait, on attend, jamais on ne s'ennuie,

On trouve bon le givre et la brise et la pluie,

On doit dire "j'ai chaud !" quand même on est transi ;

Un coup de dent de trop vous perd. Oyez ceci :

 

Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,

Etait fort amoureux d'une fée, et l'envie

Qu'il avait d'épouser cette dame s'accrut

Au point de rendre fou ce pauvre coeur tout brut.

L'ogre, un beau jour d'hiver, peigne sa peau velue,

Se présente au palais de la fée, et salue

Et s'annonce à l'huissier comme prince Ogrouski.

La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.

Elle était ce jour là, sortie, et, quant au mioche,

Bel enfant blond, nourri de crème et de brioche,

Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,

Il était sous la porte et jouait au cerceau.

On laissa l'ogre et lui seuls dans l'antichambre.

Comment passer le temps quand il neige en décembre,

Et que l'on a personne avec qui dire un mot ?

L'ogre se mit alors à croquer le marmot.

C'est très simple. Pourtant c'est aller un peu vite,

Même lorsqu'on est ogre et qu'on est moscovite,

Que de gober ainsi les mioches du prochain.

Le baîllement d'un ogre est frère de la faim.

Quand la dame rentra, plus d'enfant; on s'informe.

La fée avise l'ogre avec sa bouche énorme :

"As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j'ai ?"

Le bon ogre naïf lui dit : "Je l'ai mangé".

 

Or c'était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,

Ne mangez pas l'enfant dont vous aimez la mère.

 

Victor Hugo

"Toute la lyre"

 

MAUVAISES LANGUES

Un pigeon aime une pigeonne.

Grand scandale dans le hallier

Que tous les ans mai badigeonne.

Une ramière aime un ramier !

 

Leur histoire emplit les charmilles

Par les leurs ils sont compromis.

Cela se voit dans les familles

Qu'on est entouré d'ennemis.

 

Espionnage et commérage,

Rien ne donne plus d'âcreté,

De haine, de vertu, de rage

Et de fiel qu'un bonheur guetté.

 

Que de fureur dans cette églogue !

L'essaim volant aux mille voix

Parle, et mêle à son dialogue

Toutes les épines des bois.

 

L'ara blanc, la mésange bleue,

Jettent des car, des si, des mais,

Où les gestes des hoche-queue

Semblent semer des guillemets.

 

- J'en sais long sur la paresseuse !

Dit un corbeau, juge à mortier.

- Moi, je connais sa blanchisseuse.

- Et moi, je connais son portier.

 

- Certe, elle n'est point sauvagesse !

- Est-on sûr qu'elle est mariée ?

- Voila, pour le prix de sagesse,

Deux pigeons bien avariés !

 

Le geai dit : Leurs baisers blasphèment !

Le pinson chante : Ça ira.

La linotte fredonne : Ils s'aiment.

La pie ajoute : Et cætera.

 

On lit que vers elle il se glisse,

Le soir, avec de petits cris,

Dans la rapport de la police

Fait par une chauve-souris.

 

Le peuple ailé s'indigne, tance,

Fulmine un verdict, lance un bill.

Tel est le monde. Une sentence

Redoutable sort du babil.

 

Cachez-vous Rosa. Fuyez vite,

Loin du bavardage acharné.

L'amourette qu'on ébruite

Est un rosier déraciné.

 

Tout ce conte, ô belle ineffable,

Doit par vous être médité.

Prenez garde, c'est une fable,

C'est à dire une vérité.

Victor Hugo

"Toute la lyre"

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