Laguiole
un tranchant haute couture

Rencontre avec Bernard Divisia, propriétaire de la Forge de Laguiole,
et ses deux maîtres couteliers, Virgilio Muņoz et Stéphane Rambaud, créateurs sur mesure.


La Gazette : Quelle est la spécificité des couteaux qui sortent de la Forge de Laguiole ?

Bernard Divisia: Nous sommes les seuls à fabriquer toutes les pièces de nos couteaux, y compris les lames pour lesquelles nous avons fait développer un acier spécial, le T12 mis au point par les aciéries de Bonpertuis dans l'Isère. Son mélange d'acier inoxydable et de carbone permet à nos lames d'être inaltérables tout en étant suflisamment tendres pour être affûtées. Notre production concerne aussi bien des modèles de série - dont certains signés par de grands noms du design comme Philippe Starck - que des pièces uniques réalisées par Virgilio Muņoz et Stéphane Rambaud. Comme dans la mode, nos clients ont le choix entre du prêt-à-porter et de la haute couture. Les prix des pièces uniques de Virgilio et Stéphane sont bien évidemment "haute couture", entre 350 et 3 500 euros. Le temps de travail exigé pour un couteau dans ces gammes de prix est proportionnel : entre quatre heures et une semaine. En moyenne, nos deux maîtres couteliers fabriquent entre 200 et 300 couteaux par an.

L'image des laguioles est forte. Quelle est la part de création possible pour vos maîtres couteliers ?
Bernard Divisia: Si à Thiers, les couteliers disposent d'une entière liberté pour leurs créations, à Laguiole, nous respectons une charte qui définit la qualité, notamment en ce qui concerne les formes de base. Pour nos créateurs, il s'agit donc davantage de revisiter le laguiole. Virgilio et Stéphane le personnalisent à l'extrême, en réalisant eux-mêmes l'intégralité du couteau.

Le laguiole est né en 1829 de la fusion entre un couteau français, l'Eustache, et d'un modèle catalan, la navaja ; cette filiation espagnole joue-t-elle un rôle dans votre présence à la Forge ?

Virgilio Muņoz: Je suis en effet originaire de la région de Cordoue en Espagne, mais la coutellerie n'est pas mon premier métier. Titulaire d'un C.A.P de tourneur en mécanique générale obtenu en France après mon arrivée en juin 1963. j'ai exercé divers métiers qui m'ont rapproché de la coutellerie. J'ai vraiment appris la coutellerie à Thiers, après y être entré comme sculpteur-graveur à la Maison des couteliers. En 1986, j'ai obtenu le titre de meilleur ouvrier de France. Mon arrivée en 1994 à Laguiole est le fruit du hasard, dû à ma rencontre avec Gérart Boissins, l'un des fondateurs de la Forge de Laguiole.

Stéphane Rimbaud, quel est votre parcours ?

Stéphane Rambaud : J'ai 37 ans et la coutellerie est ma passion depuis mon plus jeune âge. J'ai commencé par collectionner les couteaux, avant d'essayer d'en fabriquer moi-même. Je me suis naturellement orienté vers une filière professionnelle adaptée, et je suis entré à l'école de coutellerie c de Nogent-en-Bassigny où j'ai obtenu mon C.A.P. Elu meilleur apprenti de France, j'ai commencé chez Lépine à Lyon, spécialiste de instruments de chirurgie avant d'arriver à Laguiole en 1990. Je prépare le concours de meilleur ouvrier de France pour 2007.


Un laguiole, c'est autant une forme que des matières. Comment choisissez-vous ces dernières ?

Virgilio Muņoz : J'avoue une nette préférence pour l'ivoire, la plus belle matière à sculpter et à graver. Nous travaillons à partir de défenses de mammouth de Sibérie, issues de véritables gisements congelés il y a des millénaires. Une défense permet de fabriquer les manches d'une centaine de couteaux.
Stéphane Rambuteau : Ce qui m'intéresse le plus dans la coutellerie, c'est le travail des matières : l'acier, les bois précieux, la corne, l'or, l'argent, mais aussi des nouveaux matériaux comme le Dacryl, le Corian, le papier Kraft compressé... Pour la corne par exemple, nous avons le choix entre celle du zébu d'Afrique, du buffle domestique du Vietnam ou de la vache du Nigeria. Le manche n'est pas la seule partie du couteau à posséder un riche catalogue de matériaux. Les mitres peuvent être composées d'argent ou d'acier météoritique à l'aspect pailleté s'accordant très bien avec le damas des lames, lui-même obtenu par le martelage d'un millefeuille d'acier. Même pour les lames, nous avons le choix entre plusieurs qualités d'acier : le T12, l'acier chirurgical, l'acier au carbone. Nous pouvons partir d'une forme préestampée ou directement de la plaque d'acier.

Bernard Divisia : Certains clients apportent eux-mêmes la matière à employer, celle qui pour eux possède une valeur symbolique ou affective : bois provenant d'une épave, crosse cassée du fusil d'un aïeul ou encore fûts de chêne utilisés pour la maturation de grands crus de Bordeaux comme le cheval blanc par exemple. Là, il est aussi question de parfum !

Comment vous vient l'inspiration ?

Stéphane Rambuteau : Nous avons la chance d'être totalement libres dans nos choix. L'inspiration peut venir d'un morceau de bois qu'on nous apporte ou d'un bout d'ivoire. Nous pouvons également partir du guillochage d'un ressort et ensuite trouver la matière qui lui sera la mieux adaptée. Virgilio Muņoz : J'aime beaucoup les formes. J'ai par exemple créé un couteau inspiré d'une gargouille de Notre-Dame de Paris. Une autre fois, c'est un couteau à lame fixe en forme de lune qui m'a servi de point de départ pour concevoir un laguiole évoquant la lune et le soleil.


Bernard Divisia : Il ne faut pas oublier le rôle des commandes particulières émanant aussi bien de chasseurs, de pêcheurs ou de golfeurs que de collectionneurs. Si l'emblème des laguioles le plus connu est l'abeille, nous la remplaçons par des coquilles - Laguiole se trouve sur la route de Saint-Jacques de Compostelle - mais aussi par des fleurs de lys, des têtes de gibier, de cheval etc. Là encore, le sur mesure permet de nous adapter au désir du client. L'un deux a, par exemple, demandé le portrait de son chien. La gravure permet aussi la personnalisation du couteau, par l'apposition d'un nom ou d'une citation : un restaurant moscovite le Pouchkine Café a même fait graver les lames à son nom en cyrillique afin d'offrir à ses meilleurs clients un laguiole.

Qu'est-ce qui distingue l'amateur de couteaux ?

Bernard Divisia : L'achat d'un couteau n'est pas anodin. Il a souvent un caractère affectif. C'est un peu comme un bijou. Cela fait partie des rares accessoires que l'homme peut porter. En même temps, c'est quelque chose de personnel et de discret, que l'on glisse dans sa poche. Ce n'est pas voyant comme une Ferrari, même si Jean Todt, le président de la marque au cheval cabré, est lui-même collectionneur. L'amateur de couteau, comme celui de montre ou de voiture, aime la mécanique de précision. Le laguiole, avec son procédé de blocage de la lame à cran forcé - à ne pas confondre avec le cran d'arrêt du type de ce que l'on trouve sur les opinels - est aussi une belle mécanique.

La passion des couteaux est-elle un monopole masculin ?


Bernard Divisia : Non, les femmes aussi s'intéressent aux couteaux. Les cloisons entre l'univers masculin et l'univers féminin sont de moins en moins étanches. Regardez, les clubs de cigares sont fréquentés par les deux sexes. Concernant les laguioles, les modèles pour femmes sont plus petits, 7 cm alors que la taille standard s'inscrit entre 11 et 12 cm - 80 % de notre production - les plus grands mesurant 25 cm. lame.

Propos recueillis par S. A.

LE MAGAZINE MÉTIERS D'ART PAR SYLVAIN ALLIOD
LA GAZETTE DE l'H0TEL DROUOT - 3 MARS 2006 - N' 9

Les créations de Virgilio Muņoz et Stéphane Rambaud sont visibles dans la boutique de la Forge de Laguiole, 29, rue Boissy-d'Anglas à Paris.

Forge de Laguiole, Route de l'Aubrac, B.P. 9, 12210 Laguiole. Tél.: +33 (0)5 65 48 43 34

[ www.forge-de-laguiole.com ]

 

 

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