JARDINAGE
"Je sème et je bouture tout ce que je trouve"


Depuis le temps qu'il poussait dans un tout petit pot de 12 cm2, il fallait
lui trouver un lieu d'accueil à ce semis de néflier du Japon.

Bien arrosé, bien nourri, il faisait près d'un mètre de hauteur et avait un
air de ridicule achevé. Ses feuilles les plus grandes faisaient bien 35
centimètres de longueur, et s'il n'était pas tombé sur la tête d'un passant,
c'est parce qu'il était arrimé à l'appui de fenêtre. Tête raccourcie, il a
rejoint un jardin de Saint-André-de-Cubzac (Gironde) où on lui souhaite une
longue vie.

Des néfliers du Japon, il y en a plusieurs dans la rédaction du Monde !
Comment sont-ils arrivés là ? On descend, par un après-midi, faire quelques
courses, on remonte avec ce délicieux fruit orangé que l'on boulotte sur
place. Et l'on se retrouve avec un monceau de grosses graines marron
brillantes.

Semées, elles ne tardent pas à germer. Et c'est ainsi que les éditeurs du
Monde 2 sont à la tête d'une mini-pépinière. De tout petits pieds, ceux-là,
hauts comme un crayon à papier. Mais leurs feuilles sont immédiatement
reconnaissables. Certains font grise mine, d'autres, plus bichonnés, sont
bien verts. Ils n'ont qu'une saison derrière eux.

L'an prochain, on va rire, surtout si leurs propriétaires les rempotent. Ils
vont pousser et prendre immédiatement de l'ampleur.

Ces amusements de bureau ressemblent finalement à ce que tous les jardiniers
font un jour ou l'autre chez eux. S'ils n'y prennent garde, leur maison
devient une vraie serre. Rançon du côté "je sème, je bouture tout ce que je
trouve". Et plus encore, parfois, celle du "je ne jette aucune plante tant
qu'elle n'est pas morte".

C'est ainsi qu'on apprend et qu'on attrape le virus du jardinage. On peut
l'attraper sur un coin de bureau, à l'école, quand l'institutrice fait
germer des grains de haricot dans du coton humide.

De fil en aiguille, on finit par acheter des plantes que l'on installe chez
soi, puis on passe aux fenêtres de l'appartement. Parfois, on en vient à
acheter ou louer une maison rien que pour assouvir ce qui est devenu une
passion. En se promenant dans Paris, on aperçoit derrière une fenêtre une
collection d'orchidées éclairées par des ampoules spéciales, une collection
de cactées. On trouve aussi, dépassant d'une poubelle, une plante un peu mal
en point.

Un coup d'oil à droite, un coup d'oil à gauche, et la voilà extirpée du
rebut. Le jardinier n'hésite que rarement. En tout cas, jamais sans avoir
soulevé le couvercle pour vérifier si le sauvetage vaut d'être tenté ou pas.

De même que le jardinier repérera la branche de géranium tombée d'une
fenêtre qu'il ramassera aussi sec et mettra vite en terre, obtenant ainsi un
beau pied qui ne lui aura coûté qu'un coup d'oil, là encore.

LES PLANTES COMMANDENT

Le jardinage, c'est cela : un intérêt marqué pour les plantes, pour leur
culture, pour le seul plaisir de les voir se développer harmonieusement,
fleurir et produire des petits. Certains élèvent des chiens, des chats et
des oiseaux, d'autres des plantes.

Il ne s'agit pas d'art des jardins, une discipline qui les intéresse
finalement si peu parce que les leurs sont les plus beaux, nés du hasard et
des nécessités. Chaque plante y est mise en terre dans la joie, c'est une
naissance qui se fête et parfois console d'autres mises en terre.

En visitant un jardin des hauteurs de Rio de Janeiro, assurément l'un des
plus beaux, des plus naturels et simples qui soient, une fois de plus on
avait la preuve de cet enchaînement involontaire de faits et de découvertes.

Il appartient à un couple d'Allemands octogénaires, jardiniers et musiciens,
qui se sont installés dans ce qui n'était qu'une clairière isolée des
quartiers habités voici cinquante ans. Trois petites maisons de poupée ont
été construites. Une pour vivre, deux pour dormir et installer un piano dans
chacune d'elles.

Petit à petit, la clairière a été nettoyée, quelques arbres plantés, des
restanques installées. Simplement à mesure que les plantes arrivaient,
achetées au marché ou prises sur le bord des routes, des chemins, voire avec
des boutures tentatrices chapardées qui dépassaient des murs dans la ville.

D'abord les alentours de la maison. Des plantes fleuries, un bassin creusé
dans la terre vers lequel une source a été détournée avant de retrouver son
cours naturel. Quelques carpes japonaises, quelques jacinthes d'eau et
papyrus s'y trouvent si bien que les carpes s'y reproduisent à qui mieux
mieux. Les oiseaux viennent y boire. Ils chassent les insectes et se
pressent autour des mangeoires dans lesquelles des morceaux de fruits sont
disposés.

Dans ce jardin, les colibris se livrent à des batailles aériennes
particulièrement violentes et les singes sont devenus des engeances qu'il
faut combattre en faisant du bruit, car ils viennent dénicher les oufs et
manger les oisillons.

Un jardin fondu dans la forêt, dont le vert, loin d'être oppressant, calme
le regard. Tout pousse dans un pseudo-désordre uniquement fondé sur les
besoins de chaque plante avec, de-ci, de-là, une touche de rigueur qui vient
rappeler que l'homme commande à ce petit univers où des drames se nouent
dans l'ombre. Enfin, le croit-il.

Alain Lompech


ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.11.04

 

 

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