JARDINAGE

 


Avant de planter un arbre, il vaut mieux se projeter dans l'avenir


Quand sont-ils sortis de terre, ces bouleaux dont les graines ont été
apportées par le vent ou par quelque mésange qui les aurait laissées choir ?
Il ne nous en souvient plus, mais cela ne doit pas faire plus de cinq ans.

Cependant, ils font déjà près de 8 mètres de hauteur. Leurs branches fines
plient gracieusement à leur extrémité, et l'écorce de leurs troncs graciles
a déjà pris sa coloration blanc satiné. Par chance, ils sont à quelques
centimètres près des 2,50 mètres légaux devant éloigner de toute clôture
avec le voisinage les plantations dépassant 2 mètres de hauteur. Voisins
charmants qui, bientôt, pourront abriter sous l'ombre portée de ces bouleaux
leurs voitures, aux plus chaudes heures de la journée.

Et ce frêne né au milieu d'une vieille touffe de pivoines, il était rigolo
quand ses grandes feuilles découpées formaient un joli parasol à ces fleurs
roses doubles !

Maintenant qu'il fait 5 mètres et que ses deux troncs prennent de
l'épaisseur, il devient évident qu'il aurait dû connaître le sort des
dizaines de plants de cet arbre aimant les sols humides et profonds, qui
surgissent du sol chaque printemps : finir pincés sous les deux cotylédons
desquels émergent les premières feuilles.

Plus au sud de ce jardin normand, la cour d'un immeuble du 16e
arrondissement parisien a été envahie de semis spontanés d'ailantes du
Japon. Il en reste cinq ou six qui ont pris d'autant plus de hauteur qu'ils
croissent dans un puits de lumière fermé par trois hautes façades et deux
petites maisons à colombage empli de briques.

La première fois, rendant visite à des amis qui vivent là, on avait attiré
leur attention sur le danger représenté par ces arbres sans intérêt, dont
les feuilles puent, dont les racines sont dévastatrices, et dont le rapport
entre le diamètre et la hauteur du tronc faisaient craindre, non qu'ils se
déracinent protégés qu'ils sont des grands vents, mais que leurs branches
raclent les tuiles des deux petites maisons, voire que l'une d'elles,
cassant, tombe sur le toit et n'en brise quelques-unes.

Le second danger était aussi facile à prévoir, les racines de ces ailantes
toutes proches des canalisations de tout-à-l'égout, de gaz et d'électricité
risquaient de provoquer quelques désordres souterrains.

C'est à peine si l'on n'a pas été pris pour un criminel, car on avait
préconisé, évidemment, l'abattage de ces ailantes moches, dangereuses, qui,
en plus, assombrissaient un peu trop cette cour qui aurait pu accueillir
bien d'autres arbustes adaptés à une surface d'environ 100 mètres carrés,
semi-ensoleillée et protégée des vents froids. Camélias, palmiers de Chine,
azalées, fuchsias arbustifs, osmanthus, fatsias japonica : les plantes ne
manquent pas pour un petit jardin de ville.

LA NATURE DES CHOSES

Voilà quinze jours, revenant à cet endroit, ce n'est pas sans savourer - in
petto - un petit moment de triomphe que l'on a constaté que les bordures de
gros pavés de grès avaient déjà cédé sous la pression des racines, et que
l'on a bientôt appris, sans rien demander, que les gouttières avaient été
bouchées par les feuilles, que les branches grattaient déjà le toit...

"Que faire ?", demandèrent timidement les propriétaires de l'une des deux
petites maisons. Les faire couper par une entreprise spécialisée ? Mais pour
cela obtenir l'accord de la copropriété dont on espère qu'elle ne sera pas
sous la coupe réglée de quelque amoureux de la nature un peu obscurantiste
dès qu'il s'agit de couper un arbre ? De toute façon, quand bien même
certains copropriétaires refuseraient de les voir couper, les demandeurs
obtiendraient gain quand les dégâts seront plus visibles encore.

Les arbres ne laissent pas toujours deviner les dangers qu'ils peuvent
provoquer ou plus simplement la place qu'ils peuvent occuper dans un jardin.

Voici qui nous remémore une histoire de cerisier. Débarquant chez des amis
qui venaient de planter un beau bigarreautier sur tige à 4 mètres de leur
façade et qui n'étaient pas peu fiers de le faire admirer, on n'a pu
s'empêcher, un peu donneur de leçons comme tout jardinier qui se respecte,
de faire remarquer que ce cerisier ferait environ 8 mètres de hauteur et
autant de diamètre, voire davantage, dans une dizaine, quinzaine, d'années
et que, franchement, il ne fallait pas le laisser là.

Quel rabat-joie ! ont-ils dû se dire, ces amis si fiers de leur achat et de
leur plantation. Courageux et confiants, ils ont néanmoins déplanté
immédiatement cet arbre pour le mettre au fond du jardin. Il y a atteint
l'envergure annoncée un peu plus vite qu'annoncé...

Des histoires semblables, on pourrait en raconter des dizaines d'autres,
cèdres bleus et saules pleureurs plantés à quelques mètres d'une maison,
mimosas d'hiver dont les racines fissurent un mur, bambous traçants dont les
pousses soulèvent des terrasses, traversent des murs, partent à l'assaut des
pelouses et des allées et nécessitent de gros travaux de réparation.

Que tout cela ne fasse pas reculer devant la plantation d'un arbre dans un
jardin, mais en gardant à l'esprit le fait que tout petit qu'il soit, il est
de la nature des choses qu'un arbre devienne grand.

 

Alain Lompech

Le Monde : ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.02.05

 

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