Coutellerie de Thiers

La coutellerie de Thiers cherche des armes pour contrer la Chine
pour oublier ses soucis, la ville de Thiers s'est offerte, les 21
et 22 mai, une courte trêve dans son combat pour la survie de son bassin
industriel de 56 000 habitants, en butte à la concurrence des importations
chinoises. La capitale de la coutellerie française ­ 70 % de la production
nationale ­, organisait le 15e Festival du couteau d'art. L'occasion de se
rappeler qu'au moment de son âge d'or, au début du XXe siècle, le secteur
employait plus de 12 000 personnes. Ce n'est plus le cas aujourd'hui malgré
un récent regain d'intérêt pour la production haut de gamme.

Les réjouissances du festival ont été tempérées par les 80
licenciements annoncés, quelques jours auparavant, par la société Couzon
située à Courpière, non loin de Thiers où se trouve sa filiale Durol, et qui
emploient 231 salariés. Le site thiernois de ce spécialiste des arts de la
table doit être fermé et la production transférée en Chine.

"L'entreprise, qui a été performante pendant des décennies, n'a
plus les armes pour se battre contre la Chine, analyse Thierry Déglon, maire
(div. gauche) de Thiers. Cette période de transition est douloureuse."

Malgré des réussites sectorielles et une vraie reconversion dans
la mécanisation, l'automatisation ou encore la plasturgie, la coutellerie
thiernoise n'arrive pas à s'en sortir. Elle ne fait plus travailler
directement qu'environ 2 000 personnes. Le nombre d'entreprises, artisans
compris, est passé à moins de 110.

La crise ne touche pas seulement le secteur coutelier.
L'ensemble du secteur industriel local, essentiellement tourné vers le
travail des métaux, est dans la tourmente. Or, il emploie près de 45 % des
actifs du bassin, le double de la moyenne nationale. L'année 2003 a été
marquée par une rupture brutale : plus de 600 licenciements économiques dans
l'industrie et un bond du chômage de 17 %.

L'ampleur des difficultés a conduit l'Etat à élaborer en toute
hâte un "contrat territorial" . Signé le 21 juillet 2004 entre l'Etat, les
communautés de communes et les communes du bassin thiernois, en présence de
Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'économie, il s'est fixé pour ambition
"d'éviter la disparition d'entreprises par défaut d'adaptation à la
concurrence actuelle".

Dix mois plus tard, ce programme de trois ans, doté de 22,8
millions d'euros, laisse certains sceptiques. "Il y a bien des aides mais
concrètement, il n'y a pas d'actions significatives", se désole Pierre
Thérias, président de la Fédération française de la coutellerie (FFC) et
patron des Etablissements Thérias-L'Econome.

Bernard Schoumacher, le président de la chambre de commerce et
d'industrie de Thiers, fait preuve d'un optimisme très mesuré. "Ce contrat
est une grande première, dit-il, on essaie d'organiser une réaction
collective". Le fond du tableau reste toutefois très sombre. "Beaucoup
d'entreprises ont une trésorerie exsangue, souligne M. Schoumacher. Les
problèmes vont s'accélérer en 2005. Pour contrer la concurrence chinoise, on
doit travailler en amont sur des rapprochements d'entreprises."

Pierre Thérias a un cheval de bataille : l'identification "par
un sigle made in China" des produits importés d'Extrême-Orient. Pourtant,
cinq ou six des principales entreprises coutelières de Thiers sous-traitent
déjà une partie de leur propre production en Chine. "Ce sont d'ailleurs
celles qui s'en tirent le mieux", affirme Thierry Déglon. Lui-même à la tête
de deux entreprises, le maire de la ville ne cache pas qu'il a pris le
virage. "Cela ne sert à rien de livrer des combats d'arrière-garde, assure
l'élu. En moins de cinq ans, les Chinois ont acquis un savoir-faire
supérieur au nôtre dans beaucoup de domaines. Quand on voit que l'écart de
prix de revient est de un à cinq, il faut avoir le courage de dire qu'il y a
des produits qu'on ne fabriquera plus."

Pour le premier magistrat de la capitale coutelière, "il faut
aujourd'hui réfléchir à l'innovation, à de nouvelles fonctionnalités, à des
marchés de niche".

Lors de l'assemblée générale ordinaire de la FFC qui s'est tenue
vendredi 20 mai, la trentaine de participants n'ont pas mâché leurs mots
contre la "sauvage concurrence asiatique" rendue plus difficile à combattre
en raison "des contraintes que l'Europe impose aux acteurs de la filière".
Le sort du groupe Couzon-Durol occupe tous les esprits. "Que les Chinois
prennent une participation dans l'entreprise n'est pas à l'ordre du jour,
mais nous avons avec eux des partenariats forts et évolutifs", se défend son
président, Alain Feingold.

"Les Chinois ne sont pas fous. S'ils mettent de l'argent dans la
coutellerie française, c'est pour bénéficier des marques ou utiliser les
réseaux de distribution existants, analyse, pourtant, Jean-Pierre Treille,
fabricant et trésorier de la fédération. Ils sont en train d'acquérir une
véritable base logistique pour écouler leur marchandise. Sous notre nez et
le plus légalement du monde ! Il nous faut trouver un réseau de
commercialisation moderne rassemblant l'ensemble de notre secteur."

Une bonne nouvelle, toutefois : les entreprises du bassin
d'emploi vont bénéficier, pendant trois ans, d'un crédit de taxe
professionnelle de 1 000 euros par salarié. L'arrêté a été signé le 12 mai.

Manuel Armand et Ali Habib
Article paru dans l'édition du 28.05.05

Châtellerault, Sauveterre et Tonneau quatre pièces
LE MONDE | 27.05.05
THIERS (Puy-de-Dôme) de notre envoyé spécial


Plus de 3 000 visiteurs sont venus, cette année encore, découvrir
la production du gratin coutelier national et international lors du 15e
Festival du couteau d'art organisé à Thiers, les 21 et 22 mai. L'engouement
du public a témoigné d'un artisanat qui a trouvé ses marques et se porte on
ne peut mieux.


Collectionneurs ou simples amateurs n'ont eu que l'embarras du
choix. Venus de 14 pays, dont la Russie, le Vietnam, Madagascar,
l'Australie, la Suisse, et de nombreuses régions de France, les 118
exposants ont offert aux visiteurs et à la vente ­ et la qualité se paie
cher ­ un large éventail du meilleur de la coutellerie d'art.

Pas un couteau ne manquait : du plus simple au plus sophistiqué,
à la lame damas ou en carbone, découpée au laser ou forgée. Les manches
étaient précieux, en ivoire, en bois de genévrier ou en corne. On pouvait,
avec précaution et amour, toucher ou manier les objets. Debout derrière son
présentoir, le créateur, une flanelle à la main, s'empressait de rendre son
brillant à son oeuvre.

La manifestation avait d'autres atouts : un atelier de forge en
plein air où des compagnons de la Confrérie du couté de Tié faisaient la
démonstration de leur savoir-faire, un autre de montage de couteaux où tout
un chacun pouvait "produire" son propre Thiers et... l'emporter.

Enfin, le traditionnel concours de création proposait
l'interprétation originale d'un couteau régional ou national. L'ensemble des
pièces devaient être réalisées manuellement par le créateur, et ne pas
provenir de fournisseurs extérieurs.

Le travail du jury, présidé par Maurice Opinel, n'a pas été
facile. Robert Beillonnet, meilleur ouvrier de France, a reçu, pour la
seconde fois, le premier prix de 1 500 euros pour sa libre interprétation du
Châtellerault. "Ce couteau-là est très intéressant, a-t-il lancé. C'est un
modèle à cran d'arrêt, datant du XIXe siècle, qui était cassé et qu'un
client m'avait apporté pour le faire restaurer. Avec sa permission, j'ai
décidé d'en refaire un au goût du jour."

Cyrille Manelphe, issu de l'atelier de Sauveterre de Guy Vialis,
en Aveyron, et Jean-Pierre Veysseyre, autres stars de la profession, ont
reçu respectivement le 2e et le 3e prix pour leurs interprétations du
Sauveterre et du Tonneau quatre pièces.

Ali Habib
Article paru dans l'édition du 28.05.05

 

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