Jusqu'au fond de la vallée

 

L'avenue Pierre-Guérin descend en lacets de la place Antonin Chastel jusqu'au pont de Seychal en passant sous le pont Saint-Roch. Cet ancien « chemin de la Vallée » ou « chemin des usines », construit au début du XIXe siècle, rend hommage à un peintre illustre et un peu oublié.

Qui veut aller du centre ville au Moutier en passant par le Creux de l'Enfer descend « par la vallée » et cette « avenue Pierre-Guérin » n'est vraiment identifiée par son nom que dans sa partie haute, où se trouvent ses seules boutiques de commerces et services, ainsi que les quatre parkings couverts pour lesquels les automobilistes thiernois la connaissent bien. Elle est aussi le chemin de l'école pour les élèves du Centre A.

De la place Antonin-Chastel jusqu'au pont de Seychal, cette route tracée au début du XIXe siècle longe la rive droite, puis la rive gauche de la Durolle, qu'elle traverse à l'embranchement du chemin du Bout du Monde, où un panneau prometteur indiquait encore jusqu'à l'année dernière « Le Bout du Monde 0,600 km ». A cet endroit, le pont dessine une large boucle, puis la route semble revenir sur ses pas sur l'autre rive de la rivière. Sur un plan, l'avenue Pierre-Guérin a l'allure d'une véritable épingle à cheveux ou d'un fer à cheval enserrant la Durolle et ses rives entre deux bras de bitume.

Pour qui l'emprunte en voiture ou à pied, elle réserve de fabuleuses découvertes, semble jouer à cache-cache avec l'eau, la montagne, les paysages, les maisons, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et bientôt serpentant sous une arche du pont Saint-Roch (terminé en 1884) qu'on avait trouvé sur sa droite un peu plus haut. De l'avenue PierreGuérin, on peut ainsi voir, à quelques centaines de mètres de distance, les deux façades opposées de certaines des maisons qui la bordent. Cette vision est particulièrement saisissante pour l'immeuble Besset-Jarrige. Sa façade sur la rue (au no 7) ne montre que trois niveaux, mais on voit distinctement ses sept étages et sa fière enseigne au-dessus des jardins en cascade lorsqu'on le regarde depuis le bord de la Durolle, un peu plus bas dans la même avenue.

A partir du pont de Seychal (qui est le plus vieux sur la Durolle et semble dater du XIIe siècle), la route devient « avenue Joseph Claussat » (ce chemin sur la rive gauche de la rivière existait déjà avant la nouvelle voie). Ce « pont rouge » reliait autrefois le centre de la ville à l'ancienne route de Lyon (par l'actuelle rue des Papeteries, la Vidalie,, la « Pierre qui danse », etc.).

GEORGE SAND

A elle seule, cette avenue plonge bel et bien dans le cœur de l'histoire thiernoise elle permet d'en apprécier sous plusieurs angles les paysages forts et insolites. Elle mène au Creux de l'Enfer et au Bout du Monde ; elle serpente au pied du rocher de Margeride, s'enroule autour de « Puy Seigneur » coiffé par la chapelle Saint-Roch depuis 1630; on l'appelle encore parfois « route des usines», en mémoire du temps où les coutelleries animaient la vallée.

C'est ce Thiers que décrit (et réinvente) George Sand, qui y a séjourné dans les derniers jours de juin 1859 et auquel elle a consacré son roman la Ville noire. En arrivant au bord de l'eau, cette avenue invite à remonter plus loin encore les sentiers du temps, à retrouver le long de la rivière le temps des papeteries et quelques-unes de ses traces ou celui des tanneries.

Pour le promeneur, cette avenue est d'un bout à l'autre une mine de surprises et de portes ouvertes sur l'Histoire, de traces d'enseignes à déchiffrer sur les murs, de détails d'architecture surprenants, de ruelles et escaliers grimpant vers la Vidalie ou descendant jusqu'à la Durolle bouillonnante que des passerelles permettent de franchir pour remonter vers la vieille ville. Tout près du débouché de la rue Edgar-Quinet, sur la gauche en descendant, le « chemin de l'usine Astier-Prodon » est même indiqué par une vraie plaque bleue de rue !

Plusieurs bancs ont été installés en haut de l'avenue, avec ou non la vue sur Saint-Roch et la Vidalie. L'un d'eux, installé dans un petit espace entouré d'une balustrade circulaire à hauteur d'oeil, permet plutôt de contempler... le ciel!

Il ne reste plus une seule coutellerie dans l'avenue, mais beaucoup se souviennent des Manufactures Lacroix (à l'angle du pont Saint-Roch), de la Société générale de coutellerie et d'orfèvrerie (fermée en 1965 et dont un des deux bâtiments a été démoli en février dernier) et de bien d'autres, ou encore de la fabrique de Viroles Marty-Prot, dont l'usine était au Bout du Monde mais dont le magasin était au no 7 de l'avenue Pierre-Guérin, après avoir quitté la rue Conchette.

Le haut de la rue avait aussi été marqué par l'imprimerie Favier (qui imprimait notamment l'Album de Thiers), par les Transports Pauze et par l'atelier du marchand de cycles Chaux (transformé en garages il y a quelques années). C'était aussi (des années 30 aux années 70), le quartier du cinéma Le Royal (dont le bâtiment a été démoli et remplacé par l'immeuble de la supérette). Le cinéma était aussi une salle de spectacles. Et les jours de foire au pré, ce haut de la rue s'animait de stands et étals, rappelant un peu le temps où un vrai marché aux volailles et aux fromages se tenait par là.

Maintenant, ce haut de la rue est fréquenté pour ses parkings qui offrent environ 200 places et dont l'un est couvert d'une terrasse avec très belle vue, sa supérette Eco-Service, les Caves Thiernoises. Il y a aussi là une boutique de couture et retouches, une agence de communication, la permanence parlementaire du député, une agence d'architecture un peu plus bas et, tout au bout, au no 35, la Miroiterie Thiernoise.

Le marcheur attentif qui se penchera au-dessus de la murette de pierre qui surplombe les jardins pourra peut-être même apercevoir une charmante famille de chevreuils côté jardins et faire une halte souriante devant un curieux panneau invitant à ne pas déposer d'ordures.

Peintre, académicien et descendant

de bouchers thiernois

Le chemin de la vallée a pris le nom de Pierre-Narcisse Guérin, mais les panneaux indiquant le nom de la rue ne s'accordent pas tout à fait sur l'orthographe! En effet, celui placé à hauteur d'enfant au débouché du pont Saint-Roch préfère rendre hommage à « Pierre Guerrin ». Pierre Guérin était né le 11 mars 1774, fils de François, marchand mercier à Paris, descendant d'une famille de bouchers thiernois, et il est mort à Rome en 1833. Ses dons pour la peinture s'exprimèrent très tôt, mais il mena avec nonchalance ses premières années d'éducation artistique auprès de professeurs comme Brenet et Regnault.

Ses œuvres de jeunesse ont été popularisées par la gravure, comme « La brouille et le raccommodement ». En 1797, avec « La mort de Caton d'Utique », il est le lauréat d'un des trois Grands Prix de Rome attribués cette année-là et dont les autres lauréats sont Pierre Bouillon et Louis-André-Gabriel Bouchet. En 1800, Pierre Guérin expose au Louvre « Marcus Sextus », qui soulève un enthousiasme général et ouvre au peintre une carrière mondaine qu'il semble ne pas avoir dédaignée.

« Phèdre et Hippolyte », exposé au Louvre, puis « Andromaque » témoignent de l'influence du théâtre sur l'inspiration du peintre. Il part ensuite pour Rome, puis Naples. De retour à Paris, il expose au Salon de 1808, au musée de Versailles « Napoléon pardonnant aux révoltés du Caire », puis les années suivantes « Aurore et Céphale » et « Andromaque et Pyrrhus ».

A partir de 1810, Guérin dirige un atelier qui a notamment pour élèves Géricault, Ary, Henri Scheffer, Léon Cogniet, Delacroix (en 1816), jeunes peintres de la génération romantique dont il sait respecter les aspirations et qui ne le renieront pas. A partir de 1814, il enseigne à l'école des Beaux-Arts. Le 27 mai 1815, Louis XVIII nomme Guérin académicien. En 1817, « Didon écoutant le récit d'Enée et Clytemnestre » obtient, au Salon, un vif succès.

Le tableau "Esculape", peint en 1873, est toujours à la maison de retraite du centre hospitalier de Thiers.

A L'ÉGAL DE DAVID

En 1822, il accepte le poste de directeur de l'Académie de France à Rome, qu'il avait refusé six ans plus tôt, et se consacre exclusivement à cette fonction pendant six ans, allant jusqu'à y épuiser son énergie et sa santé. Il entreprend plusieurs toiles, qu'il ne parviendra pas à terminer, et il ne viendra pas non plus à bout de la grande toile « La mort de Priam », à laquelle il a travaillé pendant près de vingt ans et jusqu'à sa mort.

Considéré de son vivant à l'égal de David et très apprécié aussi pour « sa culture, sa finesse, sa bienveillance », Pierre Guérin avait été fait baron à titre personnel le 13 février 1829 et promu officier de la Légion d'honneur peu avant sa mort.

Robert Lefebvre a fait de Guérin un portrait en pied et Dumont a sculpté son buste dans le marbre.

Pierre Guérin, qui n'a jamais vécu à Thiers, n'a pas, eu d'enfants, mais une branche de descendants de sa famille vit toujours à Thiers, la famille Dumas.

 

Lorsqu'elle quitte la place Antonin-Chastel, l'avenue Pierre-Guérin longe, sur sa gauche, l'immeuble de la mairie, qui a été construit à la place du bâtiment de la sous-préfecture (édifié en 1860 et démoli en 1976) et les deux parkings couverts aménagés dans son sous-sol.

Sur sa droite, la rue est bordée par la murette qui surplombe maintenant la rue du 8-Mai-1945 et l'école du Centre A. Ce groupe scolaire a été construit au début des années 70, à la place occupée autrefois par le bâtiment du premier collège de Thiers, qui avait été créé en 1606 et qui a été transféré au collège Audembron, construit rue des Docteurs-Dumas en 1888.

Ce premier collège de Thiers, alors laic, était devenu l'« Ecole des Pères du Saint-Sacrement» (qui s'étaient installés à Thiers au début du XVIIe siècle), puis l'« Ecole secondaire » au début du XIXe siècle. L'auteur de Huit jours à Thiers décrit, dans les années 20, « l'ancien collège, actuellement école communale de filles, dont on voit, à gauche, la cour en terrasse sur le ravin ».

Les bâtiments et leur chapelle ont été démolis en 1970, puis ont fait place à l'actuel groupe scolaire. Il est accolé aux deux autres parkings aménagés dans l'ancien marché couvert, dont la toiture est devenue une terrasse pavoisée de drapeaux des pays de l'Union européenne. La construction de ce marché couvert (qui avait été demandée par les maraîchers) s'était terminée en 1879 et les parkings ont été aménagés à sa place environ un siècle plus tard.

 

LA VIE DE POESIE

DE MARIE-CLAIRE DESROCHES.

L'immeuble Besset-Jarrige, au no7 de l'avenue, est la maison natale de Marie Besset, qui avait vu le jour en juillet 1911, dans la célèbre famille de couteliers qui étaient, avant la guerre de 1914, les plus gros fabricants de Laguiole de Thiers.

Après une enfance et une jeunesse thiernoises, la jeune femme était devenue laborantine en pharmacie et avait quitté la cité coutelière pour s'installer en région parisienne dans les années 40.

Passionnée depuis l'adolescence par l'écriture, elle a mené une activité littéraire soutenue, faisant partie de plusieurs cercles et associations de poètes parisiens. Elle s'est éteinte en octobre 1997, à Rueil-Malmaison, dans sa 87e année, puis a été inhumée à Thiers.

Elle laisse près de 90 recueils de poèmes et textes, dont beaucoup sont consacrés à Thiers, à sa famille, à ses amis, aux animaux.

Le Thiers qu'elle met en vers et dont elle célèbre les beautés de l'architecture et du paysage est gai et très vivant :

A Thiers, pour qui j'écris ces trop modestes vers

Vous entendrez toujours mille refrains divers

Ville faite de fleurs, d'arbres et de cascades...

 

LA POPULATION EST VIEILLISSANTE

Pascal Riocreux tient les Caves Thiernoises, société de distribution de boissons, depuis 1979, au no11 de l'avenue Pierre-Guérin.

« Il n'y a pas eu d'évolution dans cette rue. Au contraire, la population est vieillissante. Avec la fermeture des usines de la vallée, il y a beaucoup moins de passage. Notre clientèle est à 70% extérieure à Thiers. Nos clients viennent de Noirétable, Sermentizon ou Cunlhat, par exemple. Sur Thiers, ce sont principalement des associations qui travaillent avec nous.

Lorsqu'un client ne vient plus chez nous, c'est bien souvent qu'il est allé s'installer aux Limandons. Les gens vont à Vichy ou à Clermont et payent pour se garer. Ici, on trouve de la place gratuitement en très peu de temps.

En vingt-trois ans, je n'ai vu qu'un seul client prendre une amende, et encore, c'est parce qu'il avait été incorrect avec les policiers".

C'EST UNE RUE TRES CALME

Chantal et France Plou tiennent la supérette Eco-Service depuis 1992. Originaires du Loir-et-Cher, ils ont visité plusieurs magasins avant de choisir de s'installer à Thiers. "C'est la proximité immédiate des parkings qui nous a séduits.

Nous pensions également qu'il y avait de la place pour un autre magasin d'alimentation à Thiers. Celui-ci était fermé depuis plusieurs années. Nous avons habité au-dessus des Caves Thiernoises quelque temps. C'est une rue très calme, où il ne se passe rien. Avec la proximité des écoles, il y a du passage aux heures d'entrée et de sortie des élèves. Mais c'est vraiment les parkings qui sont intéressants pour le commerce.

Il y a eu une évolution dans le quartier lorsque nous avons ouvert le dimanche matin. L'ancienne gérante de la Maison de la Presse nous a dit que cela avait amené plus de clientèle.

J'aimerais que d'autres commerçants s'installent dans cette rue, comme par exemple une boucherie dans le local vacant qui est mitoyen à notre magasin. Avant les élections, le maire actuel avait dit que les parkings seraient gratuits la première heure d'utilisation. Cela m'intéresse beaucoup. Je donne de la monnaie toute la journée pour les monnayeurs des parkings et je me fais aligner le premier jour où j'oublie de payer".

La Montagne du 21 décembre 2001

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