ÉVOLUTION DANS LE BON SENS...

 

Extrait du livre de Jean Anglade Confidences auvergnates, que je porte à votre connaissance avec la bienveillante autorisation de l'auteur.

 

Me voilà donc enfoncé jusqu'aux oreilles dans la fidélité. A moi-même et à ma province. Il ne faut pas confondre cependant fidélité et immobilisme. Je ne suis pas le lierre. Elle n'est pas la vieille muraille à laquelle je grimpe, qui s'effrite, s'émiette, et se rapproche un peu plus chaque jour de son écroulement. L'Auvergne a bien changé depuis que j'ai commencé, tardivement, à me sentir auvergnat. Parenthèse à l'usage de mes compatriotes. Pour se dire tel, il ne suffit pas d'être né en Auvergne. On peut même, à la rigueur, ne pas y être né et se parer de ce titre. Ainsi son Altesse Royale la duchesse de Berry, se promenant parmi nos montagnes, vers 1820, écrivait à ses amis parisiens: " Je me sens devenir auvergnate !" Que faut-il donc de plus ? Compléter cette naissance par la connaissance. Justifier et enrichir cet amour en s'intéressant à la surface et à la profondeur de la province aimée, à son passé, à son présent, à son avenir. Il y a donc des Auvergnats débutants, des Auvergnats en cours de développement, des Auvergnats accomplis, sinon achevés, car on ne l'est jamais. Plusieurs de mes livres rendent compte de ce changement. Vers le mieux, vers le pis, vers le différent. Un de mes ouvrages y est même entièrement consacré: Le Pays oublié. Suite, si l'on veut, de mon roman Le Voleur de coloquintes où je narrais l'histoire de Jean-Baptiste Pascal, dit Sang-de-Chou, qui, prisonnier de guerre, avait renoncé, en 1945, à rentrer dans son Auvergne natale pour avoir trouvé en Bavière une vie campagnarde conforme à ses goûts. Chagriné de cette décision, je cherchais dans cette suite, composée de seize lettres, à convaincre Sang-de-Chou de venir, ne fût-ce que le temps d'un pèlerinage, revoir le pays de ses ancêtres; pour préparer ce retour, je lui décrivais les transformations intervenues au cours de ces quarante années d'absence et d'oubli. Le promenant du nord au sud, de l'Allier à l'Ardèche, du Cantal à la Lozère, parmi des paysages et des hommes nouveaux. Dans les vieilles rues de Thiers la coutelière, devenues une casbah; au milieu de paysans sans vaches et de vaches sans paysans; près des grands barrages de la Dordogne et de la Truyère ; sur le puy de Dôme lui même, qui fut jadis un jardin, transformé de nos jours en place publique. Je lui faisais entendre les Vichyssois pleurant les fastes perdus de leur ville, reine détrônée des villes d'eau; les sacrifiés de Naussac ; les vignerons d'Issoire qui, le matin, binent leur vigne, et l'aprèsmidi manceuvrent un clavier électronique chez CEGEDUR.

Un tel ouvrage devrait être remis à jour au moins tous les dix ans. Il est certain qu'une région qui n'évolue pas dans le bon sens, entourée d'un monde en perpétuel grouillement, est un désert en perspective. Voyez de larges étendues ainsi condamnées en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud.

Mais qu'est-ce au juste que le " bon sens " dans le changement ? Les polytechniciens, les énarques qui nous gouvernent pensent d'abord à la prospérité économique et quantitative. Leur programme : jeter sur le marché la plus grande masse possible d'un produit déterminé, blé, tomates, viande, pneus, automobiles. Reste la question du prix. Il doit posséder deux caractères contradictoires: être élevé pour le producteur et bas pour le consommateur. Because concurrence. Celle des japonais, des Hollandais, des Italiens. Pourquoi la concurrence étrangère est-elle insupportable ? Parce qu'elle est toujours déloyale. Toute concurrence est déloyale. Ses armes sont le dumping, les hormones, la main-d'oeuvre bon marché, les charges sociales inexistantes, l'activité souterraine, les pots de vin.


Première solution: produire davantage encore. Davantage de blé. Pendant des siècles, grâce à son tchernoziom, à sa terre noire d'origine volcanique, la Limagne a fourni de magnifiques récoltes céréalières, vingt-cinq quintaux à l'hectare. Cela ne suffit plus. On la couvre d'engrais, de phosphates, de nitrates. Le rendement monte à cent quintaux. Parfois, la nature violentée se venge: le moindre orage couche ses tiges trop hautes à la tête trop lourde. Davantage de lait. On remplace les vieilles races auvergnates, salers, aubracs, ferrandaises, par des vaches immigrées, hollandaises, danoises. Celles-ci pissent le lait comme nos fontaines pissent l'eau. Nourries dans des stabulations libres. Repas réglés par des ordinateurs auxquels elles obéissent grâce à un petit relais qu'elles portent au cou sitôt qu'il leur lâche sa décharge, elles se dirigent vers la mangeoire. Menus également conformes aux décisions de l'ordinateur : tant de soja, tant de maïs, tant de luzerne, le tout sous forme de granulés. Et c'est encore l'ordinateur qui choisit pour elles le taureau ou ses germes, père de ses futurs enfants. Mais alors, qu'est devenu le sentiment ?


Le monde entier - du moins dans les pays industriels - est gouverné par les ordinateurs. Nos fonctionnaires, nos gestionnaires ont un ordinateur à la place de l'âme. Et si, dans ce système nouveau une erreur vient à se glisser, c'est la faute de l'ordinateur, naturellement.
Résultat de ces changements: nos vaches produisent trop de lait. Apparition des quotas. Déversement du surplus dans les égouts.


Seconde solution aux problèmes agricoles : recourir aux aides publiques. Subventions, impôt sécheresse, impôt humidité, exonérations fiscales, indemnités compensatrices, primes par-ci, primes par-là. Malgré ces encouragements, la valeur des terres dégringole, les villages se vident de leurs populations, des écoles sont fermées qui recevaient, il y a quarante ans, cinquante élèves. Humiliés, désespérés, les rares paysans qui subsistent cassent les sous-préfectures, brûlent les perceptions, abattent les oeuvres d'art. Près de Thiers, au carrefour Chambon, se dressait une étrange structure métallique, ceuvre, parait-il, d'un illustre sculpteur américain, si mystérieuse dans sa signification que les Thiernois l'avaient baptisée simplement " la Guillotine ". Voilà-t-il pas que des paysans en colère osent s'en prendre à elle et la renversent ? Il a fallu dépenser dix-sept millions de centimes pour la redresser ! Venus des poches du contribuable, naturellement. Alors, que personnellement, je la trouvais plus intéressante couchée que verticale: elle ressemblait à un autocar incendié et incitait les automobilistes à la prudence

.
Ô fortunatos nimium, sua si bona norint, agricolas ! Ô paysans trop heureux, s'ils connaissaient leur bonheur ! Mais quelle différence entre ceux d'aujourd'hui et leurs ancêtres ! Amoureux, ces derniers, de leur campagne, de leur condition, de leurs animaux. Dormant au milieu de leurs brebis; écoutant avec inquiétude leur respiration pour découvrir si elle ne trahissait pas un rhume des foins. Ayant horreur de devoir un sou à leur notaire. Leurs arrière-neveux sont endettés jusqu'aux oreilles. Suivant les consignes de leurs syndicats, de leurs journaux professionnels, des ingénieurs agronomes, ils ont acheté des tracteurs de plus en plus gros, des moissonneuses-batteuses, des botteleuses de plus en plus gloutonnes : elles ne se contentent plus de presser le foin en bottes de douze kilos, faciles à transporter, à engranger, au bout de la fourche. Elles construisent à présent des rouleaux de trois quintaux, si peu maniables qu'il y faut un tracteur spécial muni d'un énorme bident : le round-baller. Car le paysan français cause aujourd'hui américain. Il ne dit plus réservoir à lait, mais tank; plus râtelier à maïs, mais crib; plus programme, mais planning; plus foutre bien !, mais O.K Son langage, ses journaux sont parsemés d'abréviations majuscules: F.N.S.E.A., U.D.S.E.A., A.D.A.S.E., I.N.R.A., S.A.F.E.R., C.N.M.C.C.A., A.P.C.A.F.I.D.A.R.I., F.O.C.A.P., C.F.P.A., C.D.J.A., C.U.M.A., G.A.E.C., D.D.A., E.D.E., O.N.I.B.E.V., F.R.E.M.A.C., S.O.P.E.L.C.O., F.F.P.N., S.I.C.A.U., I.A.C... Il s'oriente parfaitement dans cette forêt de sigles. C'est un homme capable de parler de franc vert, de prêts bonifiés, d'oligo-éléments, d'opportunité génétique aussi aisément que son grand-père parlait de sa soupe.


Le foin, donc, n'est plus du tout traité comme naguère. L'été dernier, voyageant dans le Cantal, j'ai vu de grandes prairies, non pas vertes, mais toutes blanches, comme s'il avait neigé dessus. J'ai compris qu'il s'agissait d'engrais, de phosphate répandu, alors que, non loin de là, un tas de fumier séchait au soleil. (Oh! la belle indignation de M. Lacombe, président de la F.N.S.E.A., lorsqu'on s'aperçut que nos rivières sont aussi chargées de phosphate que la mer l'est de sel : "Accuser les paysans de polluer la nature est le déshonneur de la République ! ")
Connaissez-vous la dernière invention, en matière de foin ? On pratiquait naguère son ensilage : l'accumulation d'herbe fraîche sous une grande bâche, retenue de s'envoler par un chapelet de vieux pneus. Cela produisait une espèce de choucroute nauséabonde dont les vaches, affirmait-on, étaient friandes. Même si l'odeur en passait dans leur lait. Même si la fermentation du foin vert produisait de l'alcool et si elles finissaient pochardes. La puanteur passait aussi dans l'air environnant. Pour remédier à ces petits inconvénients, on pratique maintenant l'ensilage enrubanné . Cela consiste à enfermer le foin frais, grâce à une machine spéciale, dans des sacs en plastique, à en former des balles de deux cents kilos hermétiquement fermées. Faute d'oxygène, le foin ne fermente plus.


Un jour, peut-être, à force de recherches, de progrès, d'expériences, les ingénieurs agronomes s'apercevront que la meilleure manière de conserver le foin est de l'entasser bien sec dans une grange. Où il ne fermente pas. Où il peut demeurer deux ans sans s'altérer. Où il sent bon. De même ce petit garçon, habitué aux moulins à café électriques et électroniques de ses parents, s'extasiait devant le vieux moulin à manivelle de sa grand-mère
"Et y a pas même d'électricité! Quel progrès! "


Les paysans gémissent: " Aidez-nous, sinon nous allons disparaître. Les campagnes deviendront des déserts. C'est nous qui protégeons et organisons la nature, qui sommes les jardiniers du paysage." Il y a là-dedans du vrai et du faux.
Vrai que l'Auvergne et d'autres régions se dépeuplent. Le désert vert couvre déjà de grandes surfaces qui furent autrefois cultivées ou pacagées. L'arbre avance partout; le plus étouffant, l'épicéa, sous lequel ne poussent ni champignons, ni framboisiers, ni airelliers. Les maisons abandonnées tombent en ruines. Seules les routes bitumées se faufilent et apportent encore un peu de mouvement dans cette nuit verte.
Faux que les paysans soient les jardiniers du paysage. Ils se moquent du paysage comme d'une guigne. Ils ont le souci de leurs récoltes, de leur élevage, de leurs affaires, et baste. Ils ravinent avec leurs tracteurs et rendent inaccessibles aux piétons des sentiers qui sentaient la noisette afin de tirer en bordure de route les troncs d'arbres abattus, sans se soucier le moins du monde de réparer leurs dégâts. Tout cela, d'ailleurs, si mal organisé que ces troncs souvent ne trouvent pas preneur et restent sur place des années, bientôt recouverts par des ronces et des orties. A l'occasion des remembrements, on abandonne dans les terres des monceaux de branches, troncs et immondices que personne ne songe à faire brûler. Leurs cendres pourraient fumer la terre. On préfère répandre, comme j'ai
dit, des engrais chimiques. Les charrues contournent ces obstacles.
En fait, les paysans mènent leurs travaux, enfermés dans leurs cabines climatisées, en écoutant la radio, sans autre pensée que d'aller au plus rentable. Tantôt cela arrange le paysage, tantôt cela le dérange. Ils n'ont pas le temps d'aimer. Il faut d'abord faire face aux échéances. Pourquoi se soucieraient-ils d'embellir une campagne déjà belle ? Ce sont là des pensées de citadins. La nature y pense pour eux. Elle corrige quelques erreurs des hommes, mais il y faut du temps. Elle fait pourrir les immondices végétales, elle gazonne les sentiers.


Il y a une quinzaine d'années de cela, je fus invité par un groupe de jeunes agriculteurs qui voulaient entendre mon point de vue sur leurs difficultés. Je leur recommandai de miser sur la qualité plus que sur la quantité. Ils me rirent au nez " Le monde, me dirent-ils, manque de blé, de lait, de légumes, de viande. Il faut produire toujours plus. L'industrie, elle, n'ignore pas que la qualité est primordiale, à cause de la concurrence étrangère, puisque les frontières économiques ont pratiquement disparu. Peugeot, Renault savent que les voitures japonaises, allemandes, italiennes sont aussi bonnes que les leurs, parfois meilleures. C'est donc une recherche du toujours mieux. Ainsi, après avoir inventé le pneu à carcasse radiale qui fut en son temps une révolution, Michelin lance aujourd'hui le pneu vert. Aussi noir que les autres par sa gomme, mais vert par son esprit, parce qu'il résiste mieux à sa propre usure et à celle des chaussées, parce qu'il permet des économies de carburant et d'oxygène.


Le gros problème de la paysannerie est qu'elle sait produire, mais ne sait pas commercialiser. On manque de coopératives de vente, on est à la merci des intermédiaires, on préfère détruire une partie des récoltes pour maintenir les cours, plutôt que d'orienter les excédents vers d'autres débouchés. Le meilleur exemple est celui de la tomate. Les producteurs en ont écrasé l'été dernier trente mille tonnes. Ils prétendaient les vendre 5 F le kilo. Les grossistes leur en offraient 1,50 F. Refus des tomaticulteurs. Perte sèche: 1,50 F x 30 000 000 = 45 000 000 F. Avec quatre milliards et demi de centimes, ils pouvaient construire une conserverie. Embaucher de la main-d'oeuvre. De ce fruit, que l'Italie appelle la pomme d'or, on peut tirer bien des dérivés: du jus de tomate, du ketchup, des tomates entières en bocaux; et surtout de la sauce tomate, si indispensable à toute cuisine ensoleillée, que les Tunisiens en font une comparaison d'amour :
Chérie, je t'aime, chérie je t'adore Comme la salsa del pomodoro.
Certains jours, je l'ai vu de mes yeux, le golfe de Naples est écarlate à cause des rejets d'innombrables conserveries.
Au lieu de cette industrie et de cette poésie, contrairement à leur philosophie du " toujours plus ", les tomaticulteurs ont préféré écrabouiller leurs trente mille tonnes. Les cours n'ont pas baissé pour autant, puisque j'ai acheté ce matin de l'olivette à 4,50 F.


Les paysans ne se tireront donc d'affaire, à mon sens, qu'en exerçant, au-delà de l'agriculture, des activités complémentaires, commerciales, industrielles, touristiques, voire artistiques. Je connais dans le puy de Dôme un paysan qui pratique très joliment la peinture. Une autre famille, renonçant à vendre ses cochons aux grossistes, s'adonne à la charcuterie, transforme ses animaux en jambons salés, en andouillettes, en saucisses et saucissons. Et ça marche. Cela pourrait marcher pour les excédents laitiers. Au lieu de les déverser dans les ruisseaux, on peut en fabriquer de la galalithe. Matière plastique très employée naguère pour la confection des manches de couteau, des boutons, des yo-yo. Le yo-yo, invention française, très en vogue en Allemagne pendant la Révolution parmi nos aristocrates, sous le nom d'émigrette. Nos ministres de la Culture et des Sports seraient bien inspirés d'en propager l'emploi dans nos écoles, d'organiser des championnats, etc. Ainsi, le yoyo contribuerait à résoudre les problèmes de notre agriculture.


L'industrie auvergnate a les siens. L'effectif de Michelin est passé en quelques années de trente mille travailleurs à seize mille. Toute industrie me semble avoir une triple mission. Primo, transformer des matières premières inutilisables en produits utilisables et les fournir à bon compte aux consommateurs. Secundo, enrichir les industriels. Tertio, offrir à la main-d'œuvre des salaires honnêtes qui lui permettent de consommer. Or la dernière de ces trois fonctions disparaît de plus en plus, à mesure que l'on remplace les hommes par des machines, des robots, des ordinateurs. Car les robots n'achètent pas de pneus. L'industrie actuelle, génératrice de chômeurs, d'assistés, de clochards, se prive ainsi d'une partie de sa légitime clientèle.
Heureusement, les progrès d'une autre entreprise caoutchoutière de la région Auvergne nous laissent espérer des compensations. Appelées à un exaltant
avenir. Il s'agit d'un article non pas nouveau, mais relancé par le Sida. Il préserve de tout sauf de l'amour, proclame son slogan le plus poétique. Bellerive-sur-Allier, près de Vichy, est devenue la capitale française du préservatif.
Les grandes calamités ont parfois des causes et des effets surprenants. La surpopulation est de nos jours le plus terrible fléau qui menace notre planète. Particulièrement dans les villes et dans certaines contrées. Qui sait si la nature, infiniment sage, n'a pas inventé, pour résoudre ce problème, l'abominable solution du Sida ? Elle n'en serait pas à son coup d'essai. Il y eut le déluge, nous dit la Bible. La pestilence de 1348 qui débarrassa les agglomérations européennes, qui n'étaient que des tas d'hommes, de pourceaux et d'ordures, de la moitié de leurs habitants. De même, une certaine espèce de rats, quand elle se juge trop nombreuse, court se noyer dans la mer.

 

 

[ Liste au fil du temps ]