Un témoignage

M'AIMES-TU ?


Je suis né au Liban, dans un village qu'embaument mille parfums, où coule le miel, où poussent les vignes.

En 1977, -j'avais neuf ans- la guerre a touché mon village. La population chrétienne qui s'était rassemblée à l'église a été, en grande partie, massacrée. Parmi les dizaines de morts, mes grands-parents, des cousins, des amis... Pourquoi?
J'ai vécu mon adolescence à Beyrouth, au son du canon, des mitraillettes. J'essayais, autant que possible, de mener ma scolarité à bien. En ce temps-là, nous rêvions de l'école, non sans appréhension pourtant, car souvent il manquait un ou deux enfants dans la classe. Cette fille ? Fauchée par une bombe. Ce garçon ? Parti avec sa famille, en exil... Mais il fallait continuer. À dix-sept ans, j'obtiens mon bac et entre à l'université. Je veux être médecin.

21 janvier 1986, 11 h 10, au cœur de Beyrouth: une grosse Mercedes explose! On compte des dizaines de morts, de blessés... Je me retrouve dans un lit d'hôpital, entouré de ma famille, de mes amis, soucieux mais presque consolés de me savoir vivant. Pourtant, j'étais en piteux état! Dès l'instant de l'explosion, je savais que mes yeux avaient été atteints. Je criais : «Non, non, pas mes yeux ! ».
Tout le monde me rassurait, y compris les ophtalmos venus à mon chevet : «Ne t'inquiète pas, tu reverras ». Mais les jours, les semaines passaient et je ne voyais toujours pas.
On a alors pris la décision de m'envoyer en Suisse, pays de technologie avancée. Un nouvel espoir naît. Première consultation dans un grand hôpital et... premier choc
«Monsieur, qu'êtes-vous venu faire ici ? Je ne peux rien pour vous.
Le médecin se lève pour partir.
-C'est à moi que vous parlez ?
- Oui, Monsieur Hassoun, vous ne reverrez plus».
Seul dans ma chambre, je compte les minutes, les secondes, je veux me réveiller de ce mauvais rêve. Cela n'est pas possible.
C'est injuste. «Pourquoi, Dieu tout-puissant Toi, le créateur du ciel, de la terre, de l'univers, des montagnes, des étoiles, de tout... Tu ne peux me rendre la vue. Je n'ai rien fait, je suis innocent! Où es-tu? Réponds-moi! »

Silence. Oh, ce silence pesant chaque fois qu'on invoque le Seigneur et qu'Il ne répond pas! Où sont mes amis, ma famille? Je me sens orphelin. « Seigneur, au secours
! » Silence. Je me lève, je casse tout dans ma chambre. Je suis comme une bête sauvage, et me dirige vers la fenêtre. Elle a des barreaux, heureusement!

Au bout de quelques heures, épuisé, je relève une chaise, m'assois. Je pleure enfin. Au fond du gouffre, j'entends cette voix :
«M'aimes-tu ?
- Tiens, te voilà...
- M'aimes-tu ?
- Écoute, Seigneur, je ne veux pas retrouver mes deux yeux, mais un seul, qu'au moins je puisse voir la lumière du soleil. »
- M'aimes-tu ?
- Mais que veux-tu, Seigneur - Que tu acceptes.
- Non. Tout, mais pas cel accepter une telle injustice "J'accepte d'accepter". Que le Seigneur se débrouille.

Je fais ma valise. Dans le couloir, le médecin de garde m'aborde :
« Fouad, que veux-tu faire ? - Maintenant, je veux faire l'aveugle


Je ne sais pas encore ce que cela veut dire.
Des amis m'accompagnent à Lausanne dans un centre de rééducation. En trois mois j'apprends le Braille, la motricité, l'usage d'une canne blanche... Je suis prêt à reprendre mes études. Une énergie surnaturelle m'anime. Je réussis.
« Fouad, quel courage ! Il est formidable ce garçon ! » dit-on autour de moi. Je suis devenu le Rambo de la foi, brisant les obstacles, dépassant les difficultés. Aux yeux de tous, l'affaire paraît réglée.

Extérieurement, tout va bien. Cependant, au plus profond de mon cœur, demeure un sentiment d'injustice qui ne cesse de grandir et se transforme en haine. Cette foutue guerre... ces ravages...


Un jour, j'allume la télévision : c'est un reportage sur le Liban. On évoque l'attentat dont j'ai été victime. J'entends que le poseur dede bombes a été arrêté. Si j'avais pu alors traverser l'écran, l'approcher, lui arracher les yeuxles yeux, le cœur... Je suis à nouveau fou de rage, mon sang bout. Enfin, je vais pouvoir me venger.
Or, je tombe à genoux, en larmes. A nouveau cette même voix :
« M'aimes-tu ?
-Cet individu a tué des dizaines de personnes, il m'a crevé les yeux !
- M'aimes-tu ?
-Mais il faut au moins qu'il serve de leçon aux autres
- M'aimes-tu ?
- Seigneur, que veux-tu de moI ?
- Pardonne.
- Cette chose affreuse, tu veux que je la pardonne ! Je ne veux pas. Ou alors, Seigneur, débrouille-toi ».
Soudain, comme un flot de grâce, cette liberté que j'attendais depuis des années m'a été donnée. J'ai été délivré de la haine, de la vengeance, qui handicapaient ma foi, mon amour de l'autre. J'ai demandé pardon à Dieu : « Seigneur, je ne sais comment j'ai pu pu vivre si longtemps avec une telle haine. Maintenant, j'ai besoin de ton pardon.

Un peu plus tard, au cours d'une émission sur une chaîne de télévision libanaise, durant la semaine sainte, l'animateur me pose cette question
« Fouad, as-tu vraiment pardonné à ce type ? »
Nous sommes en direct... À mon étonnement, je me suis entendu répondre :
«Oui, j'ai vraiment pardonné, et mieux que cela, j'aime cet homme. S'il était là, devant moi, je le prendrais dans mes bras et je J'embrasserais».

Rentré chez moi, ma famille est interloquée, pas très contente. « Vraiment, tu peux aimer celui qui t'a crevé les yeux? Comment en es-tu arrivé là?»

La réponse à cette question, je la cherchais aussi.

Or, un jour de janvier, à l'église, on fêtait la conversion de l'apôtre Paul. Lui, ce persécuteur des chrétiens se retrouve projeté à terre, enveloppé de lumière. Il entend une voix et demande : « Qui es-tu ? » - « Je suis Jésus que tu persécutes ».
J'ai des frissons... Soudain, une grande lumière : Paul a été aveuglé, converti sur la route de Damas. Or, mon accident a eu lieu à Beyrouth dans une rue qui porte le nom de « route de Damas ».
Au moment de la communion, pour la troisième fois de ma vie, cette même voix murmure : « M'aimes-tu ? » Alors j'ai compris que moi, le croyant maronite (araméen) fervent, j'avais également été converti. Quand je me révoltais, quand je voulais me venger, il était venu me chercher. « M'aimes-tu ? » Il fallait lui répondre oui. (...) « Oui, je t'aime et cette grâce que tu m'as donnée, je suis prêt à la partager. Je souffre, j'ai peur, ma croix est lourde mais je veux la porter, continuer mon chemin, te suivre les yeux fermés - et ils le sont. Cette lumière que mes yeux ne voient plus brille dans mon caeur ».
Parfois, je n'en peux plus. Mais je n'ai pas honte, car lorsque je suis faible et petit, Jésus vient me fortifier dans ma faiblesse même. Et je ne suis pas seul. Les Simon de Cyrène sont nombreux : l'Office Chrétien des Handicapés, Foi et Lumière et tant d'autres.
Fouad tout seul n'est qu'un pauvre aveugle dans son coin. Mais Fouad avec sa foi et sa croix peut travailler, construire. Grâce à mes amis, à mon travail, nous avons pu fonder à Beyrouth un centre de rééducation « Route de Damas ».

Fouad Hassoun Article O.C.H.

 

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