URBANISME

 

Le Land allemand réhabilite sa zone portuaire au bord de l'Elbe.
Un projet prometteur et ambitieux.
Comment Hambourg dessine la ville de demain


Sur des terres surélevées de deux à trois mètres pour échapper aux inondations, HafenCity devrait accueillir 12 000 habitants, d'ici à 2020, et 40 000 emplois le long de 10 kilomètres de quais aménagés en promenades.
ELBE et FLUT


RÉFÉRENCES

CULTURE :

ouverture sur les friches portuaires de Bilbao du Musée Guggenheim, en 1997, et rénovation des docks Albert, à Liverpool, qui ont contribué à renverser l'image négative de la ville.


ECOLOGIE :

Stockholm a entrepris, en 1998, de transformer une friche portuaire fortement contaminée, Hammarby Sjöstad, en un quartier qui se veut parmi les plus écologiques du monde.


ARCHITECTURE :

à Amsterdam, la reconquête des docks a donné naissance à de nouveaux quartiers qui exaltent l'architecture contemporaine.


HABITAT :

l'activité portuaire d'Anvers se déplaçant en aval de l'Escaut, les 170 hectares de l'ancien site de Het Eilandje muent en une nouvelle extension du centre-ville.


Dans le port de Hambourg, passées les forteresses de briques rouges des anciens entrepôts de Speicherstadt, une forêt de grues esquisse au bord de l'Elbe les contours d'un quartier hors du commun, HafenCity. De Londres à Marseille, de Stockholm à Bilbao, de nombreuses villes d'Europe désireuses d'enrayer la spirale du déclin sont parties à la reconquête urbaine de leur zone portuaire historique, devenue inadaptée à la taille des bateaux et à l'ampleur des échanges.

HafenCity sort du lot. C'est l'un des plus vastes projets urbains du genre en Europe : 157 hectares en centre-ville, à 800 mètres seulement de l'hôtel de ville néo-Renaissance et des boutiques chics de Neuerwall. L'un des plus prometteurs aussi : une vraie ville dense et passante comme l'urbanisme contemporain peine à en produire, mixant logements, commerces,
bureaux, culture, équipements de proximité autour d'espaces publicsgénéreux. L'un des plus ambitieux enfin : il s'agit d'accroître de 40 % la taille du centre-ville et de doubler sa population, pour préserver l'attractivité de la " ville libre et hanséatique " de Hambourg, engagée dans une rude compétition avec les ports voisins - Rotterdam, Anvers, Le Havre - et les capitales proches, Copenhague et Berlin.

Reconstruit après 1945, l'ovale central de Hambourg est dominé par les bureaux et les commerces. Dix mille habitants y résident. " Le centre n'est pas à la hauteur d'une ville de 1,7 million d'habitants ", juge Stephan Hugo Winters, conseiller d'Etat au développement urbain et à l'environnement auprès du pouvoir exécutif de Hambourg, qui a le double statut de commune et de Land. " En rouvrant la ville sur l'Elbe, dont elle a été longtemps coupée par le port, HafenCity va faire revenir la population dans le centre et régénérer, par contagion, la partie historique. "

Sur des terres surélevées de deux à trois mètres pour échapper aux inondations, HafenCity devrait ainsi accueillir, d'ici à 2020, quelque 12 000 habitants et 40 000 emplois le long de ses 10 kilomètres de quais aménagés en promenades.

Pour l'heure, 1 400 résidents et 3 000 salariés fréquentent chaque jour, à l'ouest de l'opération d'aménagement, les quartiers de Sandtorkai et de Dalmannkai, où architectures contemporaines de bonne facture et agréables places piétonnes se glissent entre les bassins et le vaste chantier qui se poursuit plus à l'Est.

Sur cette pointe ouest, l'aérienne Elbphilarmonie des architectes suisses Herzog et De Meuron s'impose, avant même d'être achevée, comme le nouvel emblème de Hambourg. Elle côtoiera, à HafenCity, un musée des sciences en forme d'anneau déstructuré de 70 m de haut, signé par le Hollandais Rem Koolhaas, et un terminal des croisières tout en courbe
dessiné par l'Italien Massimiliano Fuksas, pour les 60 paquebots qui accostent ici chaque année.


LE PRIVÉ SOUS CONTRÔLE


Pour mener à marche forcée ce projet décidé en 2000 seulement, la municipalité a créé une société privée, HafenCity Gmbh, dirigée par Jürgen Bruns-Berentelg : " La ville nous a cédé le contrôle du terrain, avec l'objectif de réaliser une opération à somme nulle. Nous négocions la vente des parcelles à des investisseurs privés et nous nous chargeons des
infrastructures et des espaces publics. " Un soin particulier est apporté à ces derniers, confiés notamment aux architectes de Barcelone Miralles - Tagliabue et BB + GG. " Souvent les villes demandent aux investisseurs privés d'aménager les espaces publics autour de leur parcelle, poursuit le directeur. Cela donne un espace morcelé. Nous voulons que HafenCity
fonctionne comme un tout. "

Pour ne pas abandonner le contrôle de l'aménagement au privé - qui investira au total plus de 5 milliards d'euros, contre 1,3 milliard de dépenses publiques -, HafenCity Gmbh a mis sur pieds un mode original de fabrique de la ville, qui a aussi le mérite de la rendre assez étanche à la crise financière et à la spéculation.

D'abord les appels d'offres ne cherchent pas à obtenir le meilleur prix pour chaque parcelle mais, pour un prix fixé à l'avance, à faire émerger les meilleures idées. Surtout, les terrains ne sont définitivement vendus aux investisseurs qu'au terme d'une période de probation d'un an, au cours de laquelle ceux-ci doivent finaliser leur projet, organiser obligatoirement un concours d'architecture pour le design des bâtiments et obtenir tous les permis. " En cas de problèmes, si c'est trop lent par exemple, un simple courrier de notre part suffit à annuler la vente, résume M. Bruns-Berentelg. Le marché est segmenté en parcelles pour qu'un échec ne mette pas en péril l'équilibre de l'opération. "

Fort de ce moyen de pression, l'aménageur incite les investisseurs à réserver les rez-de-chaussée à un usage public - boutique, service, culture - pour des rues commerçantes et animées. Dans le même esprit, HafenCity Gmbh a imposé que le coeur commerçant du futur centre-ville, Uberseequartier, se conforme à la trame urbaine. " Ça aurait été plus simple
et plus rentable de transformer une immense parcelle en centre commercial en vase clos. Mais ce n'est pas comme ça qu'on crée une ville ", estime M. Bruns-Berentelg.

Si l'on ajoute à cela la priorité donnée aux piétons, aux vélos et aux transports en commun, des objectifs stricts imposés aux bâtiments, HafenCity a de quoi postuler au titre d'élève modèle, à l'heure où l'Europe cherche à donner un cadre de bonnes pratiques à sa charte sur la ville durable.

Grégoire Allix

HAMBOURG ENVOYÉ SPÉCIAL

Le Monde le 17 décembre 2008.

 

 

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