Marcel DASSAULT à THIERS

Quelques Thiernois se souviennent encore que le destin du célèbre constructeur d'avions Marcel DASSAULT (1892-1986) a croisé la ville de Thiers pendant la Seconde Guerre Mondiale.

On évoque parfois sa maison « La Sauvagère » (1) sur la route de Vichy en haut de « la côte de la chèvre », l'emplacement de sa future usine d'hélices à La Chauprillade.(2)

Interrogé sur son séjour à Thiers, Marcel Dassault demeurait généralement évasif. (3) Peut être ne souhaitait il pas revenir sur une période difficile de sa vie personnelle et de sa carrière d'industriel ?

Comment Marcel DASSAULT est il arrivé à Thiers ?

C'est dans le cadre d'une politique de délocalisation des activités industrielles liées à l'armement, que l'installation d'une usine des avions Marcel BLOCH (4) a été envisagée à la fin des années trente. Depuis 1938, un effort important était engagé avec le plan V qui visait à renforcer l'armée de l'air (5).

Le Maire de l'époque , Antonin CHASTEL (6), préoccupé par le chômage n'a pas ménagé sa peine auprès de Guy LA CHAMBRE ministre de l'air (7). Mais c'est seulement en novembre 1939 que Marcel BLOCH, dans une lettre au Maire de Thiers, confirme son installation :

7 novembre 1939,

Monsieur le Maire,

J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 31 octobre et vous prie de trouver pour vous même et de bien vouloir transmettre au Conseil Municipal mes remerciements pour l'accueil favorable qui a été fait à mon projet d'installer une usine d'hélices dans la région de Thiers.

J'espère pouvoir développer cette industrie au maximum, de façon à résorber dans la plus large mesure le chômage qui sévissait dans la ville de Thiers.

Néanmoins, je me permets de vous faire remarquer, puisque vous avez bien voulu vous occuper de la question de l'acquisition des terrains situés sur la commune de Thiers et de Dorat, que l'achat d'un certain nombre de terrains situés sur la commune de Thiers n'est encore pas régularisé et que cela me gêne considérablement pour l'édification rapide de l'usine projetée. J'espère que vous voudrez bien faire le nécessaire pour régulariser au plus tôt les questions pendantes concernant les terrains et vous prie de croire, Monsieur le Maire, à l'assurance de mes sentiments dévoués.

Marcel BLOCH

P.S. : il reste à régulariser l'achat des trois terrains à Thiers, l'un pour lequel le propriétaire demandait un prix excessif, en dernier lieu 22 000 francs, et deux terrains pour lesquels on attendait que les propriétaires indivis, actuellement mobilisé dans la zone de l'intérieur, obtiennent des permissions pour signer les actes. »

Le 12 novembre 19391e Maire communique cette lettre au conseil municipal et à cette occasion, il propose d'envoyer une adresse de félicitations et de remerciements à Guy LA CHAMBRE , Ministre de l'air, auprès de qui dit il « nous avons trouvé un accueil parfait et une volonté d `être utile en servant l'intérêt national » (9).

Quelques mois plus tard en mai juin 1940 au moment de la débâcle, Marcel BLOCH quitte Paris redoutant des bombardements et gagne Thiers où son usine est en construction (10). Son séjour est bref, dès l'été 1940 il s'installe à Cannes où il possède une villa.

De l'assignation à résidence à la prison.

Début octobre 1940, alors que Vichy promulgue la loi sur le statut des Juifs, Marcel BLOCH est l'objet de violentes attaques de la part du journal d'extrême droite et antisémite « GRINGOIRE » qui s'étonne de sa fortune et de sa liberté de mouvement.

Ces attaques annoncent une période sombre pour le constructeur d'avions, il est arrêté à Cannes le 6 octobre 1940 avec comme motif « individu dangereux pour la sécurité publique et la défense nationale ».

Il est interné à PELLEVOISIN dans l'Indre jusqu `en janvier 1941 et à VALS-LES-BAINS en Ardèche d'où il est libéré fin janvier 1941. Au cours de ces internements, il se retrouve en compagnie de plusieurs hommes politiques de la troisième République comme Vincent AURIOL, Jules MOCH, Marx DORMOY, Georges MANDEL...(11).

Libéré, Marcel BLOCH n'est en fait pas pour autant complètement libre, il est assigné à résidence à Thiers. Si ses déplacements sont limités, il reçoit des amis, des collaborateurs de longue date, il encourage ces derniers à gagner l'Angleterre, le Canada afin de reconstruire une industrie aéronautique après la guerre (12) . (Nous abordons là un point essentiel dans la vie et la carrière de Marcel BLOCH, il refuse de travailler pour le régime de Vichy, pour l'Allemagne...) .

La presse d'extrême-droite reprend ses attaques violentes contre lui, notamment « Le Pilori » qui lui reproche de s'être enrichi sur le dos de la Défense Nationale en 1939-40.

Cette offensive est relayée par le Gouvernement de Vichy, le général BERGERET Ministre de l'aviation dépose plainte contre Marcel BLOCH au printemps 1941. L'instruction est confiée au Parquet de Thiers. Un mandat de dépôt est délivré contre Marcel BLOCH le 6 avril 1941 et il se trouve incarcéré à la prison de Thiers. Le mois suivant il est transféré à Riom.

En septembre 1941 son avocat thiernois Me André CALAMY dépose une demande de liberté provisoire pour raison de santé. Le juge accepte en échange d'une importante caution. Il est libéré le 13 octobre 1941 pour quelques minutes, le temps d'embrasser sa femme Madeleine...

En effet, il est à nouveau arrêté probablement à la demande du gouvernement. Incarcéré en plusieurs lieux,

Marcel BLOCH est arrêté par la Gestapo en mars 1944 et déporté à Buchenwald en août 1944.

Il entre en France en avril 1945.

La ville de Thiers ne fut qu'une « parenthèse » dans la vie et la carrière de Marcel DASSAULT, le 15 décembre 1982 il écrivait à propos de cette période : « Je n'ai passé que peu de temps à Thiers. J'y ai simplement remarqué que la population y était accueillante, que les ouvriers travaillaient avec assiduité et que, dans l'ensemble personne n'était pour le gouvernement de Vichy et que la majorité des gens souhaitait la victoire des alliés. » (13)

Pierre CHEVALERIAS

(1) La SAUVAGERE a été achetée parla Société des Avions Marcel BLOCH le 1" avril 1941 et revendue le 10 juillet 1947. Cette maison a semble-t-il été davantage occupée par des proches de Marcel DASSAULT comme Germain BLOCH (homonyme sans lien de parenté) dont une fille s'est d'ailleurs mariée à la mairie de Thiers et ses enfants.

(2) Après la guerre le terrain sera cédé à la ville de Thiers, emplacement aujourd'hui de l'usine REXO.

(3) LA MONTAGNE, 20 avril 1986

(4) Par décret du 12 février 1949 Marcel BLOCH est autorisé à s'appeler DASSAULT. Pour certains biographes ce nom viendrait du pseudonyme de son frère CHARDASSO (Darius Paul BLOCH), un des premiers officiers à rallier le Général DE GAULLE en juin 1940. Mais au cours de ces rencontres avec René BARNERIAS député de Thiers Ambert de 1978 à 1981, Marcel DASSAULT indiqua qu'il avait pris le nom de son jardinier de Thiers. II est à signaler qu'il n'y a aucun lien de parenté entre Marcel BLOCH et Michel BLOCH, professeur.

(5) Robert FRANKENSTEIN , prix du réarmement français (1935-1939). Publications de la Sorbnne, 1982.

(6) Antonin CHASTEL, Maire SFIO de Thiers depuis 1932.

(7) Guy LA CHAMBRE, ministre de l'air 1938 à mars 1940

(8) Lettre incluse dans les registres du conseil municipal de Thiers 1939. La lecture du registre des délibérations du conseil municipal nous apprend que les élus (majorité) se préoccupaient de l'installation d'industrie nouvelles à Thiers : « 30 jeunes sortent par an de l'E.N.P. avec des qualités nouvelles et la majorité d'entre eux quittent Thiers », intervention du premier adjoint le docteur JOUBERT en juillet 1937. Plus tard, après de multiples démarches, un vceu a été voté par la majorité ( M.COTILLON s'étant abstenu) pour amener une usine à Thiers, travaillant pour la Défense Nationale. Ce vceu a été envoyé au ministre de la guerre, celui de l'air et aux parlementaires.

(9) Séance du Conseil Municipal du 12 novembre 1939, page210

(10) Pierre ASSOULINE « Monsieur DASSAULT »-Balland 1983

(11) Andre TOURET « Marx DORMOY »- éditions CRÉER 1998

(12) Jack GEE « Le mirage » -Albin Michel 1971

(13) Lettre de Marcel DASSAULT à l'auteur, 15 décembre 1982.

 

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