Livre de Jean Anglade

Les Bons Dieux

Extrait que je porte à votre connaissance avec la bienveillante autorisation de l'auteur.

 

Avant-propos : Ce roman nous fait partager, depuis sa naissance au X ième siècle jusqu'à son extinction au XX ième, la vie quotidienne d'une communauté agricole française : les Bonnet-Lavest, surnommés « les bons dieux » à cause de leur extrême piété.

Ces curieux « communistes » du Moyen-Age élisent à vie un « maître » et une « maîtresse » qui ont la responsabilité des affaires matérielles aussi bien que morales, arrangent les mariages, programment les naissances, célèbrent les enterrements. Une société sans classe qui a résolu de manière originale ces problèmes qui nous obsèdent inégalités sociales, chômage, maladie, vieillesse, conflits de génération, solitude, pauvreté. Elle traverse pestes, lèpres, croisades, famines, brigandages, révolutions, sans renoncer jamais à son idéal de charité et de solidarité. Un roman grouillant de personnages, de vie, d'amours, de combats, d'extraordinaires épisodes.Comme nous allons le voir dans l'extrait que voici :

CHAPITRE VIII

JANTOU

Décidément, les Saton ont pris goût aux nouveautés! A peine soixante-quinze ans après s'être mis à faire des couteaux, voici qu'ils décident à leur tour de fonder une entente pareille à celle des Bonnet-Lavest. Ils y ont tout de même réfléchi près de huit siècles. Elle associe un grand-père, trois frères, deux beaux-frères, deux cousins, sans compter les femmes, enfants et autre menu bétail. Mais une ordonnance exige à présent un acte écrit prouvant l'établissement de toute société possédant plus de cent livres de capital. Les nouveaux parsonniers doivent se rendre donc à Vollore chez Jean Ferrand, notaire royal et arpenteur juré, afin de coucher noir sur blanc la surface et les limites de leurs terres, bois et prairies, la substance et la valeur du cheptel mort et vif, l'inventaire du mobilier et des ustensiles, le montant de l'argent liquide disponible. Ils s'engagent à exploiter en communauté tous ces biens, et autant l'un comme l'autre en tous et chacun ses meubles et immeubles, et même héritages, passés, présents et à venir en quelque pays et province qu'ils soient situés et assis, sans aucune chose se réserver en propre ni tenir l'un plus que l'autre. Ils notent enfin qu'ils ont élu maître et maîtresse Josion, le grand-père Saton, et Louise Cathonnet sa petite-nièce par alliance. La fondation amène pendant six mois beaucoup de grabuge dans le village, mais enfin tout finit par trouver sa juste place, les maisons, les bêtes et le monde. Cette responsabilité écrite d'un homme et d'une femme sur les travaux, le domestique et les moeurs s'avère une excellente chose : elle contribue à assagir les Saton, naguère réputés pour leur turbulence. Et en effet les relations entre les deux communautés voisines deviennent amicales.

Maître Josion, en dépit de ses fonctions nouvelles, continuait de façonner et monter des couteaux dans la vieille boutique où avaient fait de même avant lui son père et son grand-père, derrière la fenêtre garnie, en guise de vitres, de papiers huilés : ils arrêtaient les vents coulis, mais laissaient filtrer la lumière. En été, les jours de chaleur, il en retirait le châssis tout entier et l'on pouvait du dehors le voir forger les lames, râper les côtes ou claveter les diverses pièces de ses couteaux. On entendait en même temps les chansons dont il accompagnait sa besogne, tantôt en parler auvergnat, tantôt en parler français. Car c'était un homme instruit qui avait étudié au séminaire de Thiers, mais en définitive avait renoncé à porter la robe à cause de celle d'une certaine Marguerite, dont plus tard il avait fait sa femme. Voilà pourquoi ses comparsonniers l'avaient choisi pour mouitre : il était capable de tenir tête à tous les gens savants du monde, à leur répondre en français et même en latin, secula-seculum, et de lire l'écriture qu'on lui ferait signer. Aussi rendait-il de grands services aux communautés voisines.qui venaient le chercher, dans les cas de chicanes, afin qu'il leur servît de truchement et de porte-parole. Et toutes s'en étaient bien trouvées.

Le petit Jean Bonnet-Lavest, dit Jantou, venait le voir souvent dans sa boutique, et Josion s'était mis dans la tête de lui apprendre à franciser.

« Ça pourra te servir plus tard. Et ça n'est pas difficile : tu n'as qu'à répéter sans faute la prière que je vais te dire. Quand tu la sauras, tu sauras tout le français. Si quelqu'un te parle dans cette langue, tu lui récites ta petite prière, et il s'en va content. »

Là-dessus, il lui débitait les deux couplets qui suivent, dont Jantou ne comprenait pas une syllabe, excepté le mot Jésus trois fois prononcé, mais qu'il répétait avec ferveur :

Dans cette église où j'étais,

Je vis une vieille qui pétait.

Allons donc, vieille vilaine!

Vous avez mauvaise haleine!

Z'avez pété devant jésus :

On vous coudra le trou du cul.

Si devant Jésus j'ai pété,

Dans mon coeur j'en suis fâchée.

Pardonnez à la vieillesse

Qui ne peut plus serrer les fesses.

Pardonnez-moi, doux Jésus

Devant vous, je ne péterai plus.

Quand Jantou sut parfaitement la prière, Josion le complimenta, tu francises aussi bien qu'un Français; il le récompensa même en lui faisant boire une goutte de son vin dans une tasse de bois culottée de violet comme un évêque:

« Suce-toi bien les moustaches, recommanda-t-il, sinon les autres sauront que tu as bu de mon pouzin et ils seront jaloux. »

En sorte que Jantou s'en alla un peu pompette en fredonnant Si devant Jésus j'ai pété, Dans mon coeur j'en suis fâchée.

« Tu es bien content aujourd'hui! s'étonna sa grand-mère Sidonie.

- Grande, annonça-t-il, Josion Saton m'a appris une prière en français.

- Vraiment ? Et qu'est-ce qu'elle chante, cette prière ? Je voudrais bien l'entendre. »

Et Jantou de la marmonner avec le ton qui convient aux prières, Dans-cette-église-où-j'étais, Me-ne-me-ne-me-ne-me-ne...

Si bien que la grand-mère n'y vit que du feu, rassurée elle aussi par l'église et les trois Jésus qu'il y avait dedans.

Chaque fois que l'enfant rendait visite à Josion, le vieux coutelier lui redemandait ladite prière, tu comprends, je ne voudrais pas que tu l'oublies, et il le récompensait soit d'une larmichette de son vin violet, soit d'un coutelou, soit d'une poignée de nèfles en lui recommandant bien de cracher les noyaux, sinon ils lui boucheraient le pétard. Jantou était très fier de posséder maintenant une prière française qu'il était seul à employer chez les Bonnet-Lavest, une sorte de passe-partout capable de lui ouvrir toutes les serrures célestes. Par exemple, il en récitait un petit bout quand son père, pour l'habituer aux ténèbres, l'envoyait de nuit prendre une bûche au bûcher sans l'accompagnement d'aucune lampe; il suffisait alors qu'il récitât Allons donc, vieille vilaine, Vous avez mauvaise haleine... pour que s'évanouît toute sa crainte.

« Tu ne manqueras pas, recommanda encore le coutelier, de réciter la prière au curé quand tu iras te confesser. »

Mais Jantou était trop petit encore pour avoir rien à déclarer. Heureusement, il arrivait de loin en loin qu'un prêtre de Vollore ou d'Escoutoux se rendît dans les villages pour rencontrer les malades intransportables ou bénir les maisons. Ainsi, l'abbé Rossias, un vieux prêtre aux cheveux blancs, vint en tournée et il ne manqua pas d'entrer chez les Bonnet-Lavest où tout le monde lui fut présenté, vieillards, adultes, femmes, enfants. Il eut pour chacun un mot aimable, une caresse pour les petits. Alors, Jantou tira la robe de sa mère et ne cessa ce manège que le prêtre ne s'en fût aperçu.

« Que veut-il donc ? s'enquit-il en auvergnat.

- Vous réciter une prière française.

- Voilà qui est très bien! Je t'écoute, mon petit. Viens sur mes genoux. » Jantou s'assit sur les rotules scabreuses du vieil homme, et commença. Dès les premiers mots, Dans cette église où j'étais, je vis une vieille qui pétait..., les sourcils de l'abbé lui montèrent au milieu du front, ses yeux s'écarquillèrent, sa bouche s'arrondit; tous les présents se réjouirent dans leur coeur, croyant voir là des signes d'admiration. Quand l'enfant reprenait son souffle, le vieillard l'encourageait, continue, continue, je veux entendre ça jusqu'au bout. Jantou arriva finalement à la chute, Devant vous je ne péterai plus. Alors, l'abbé Rossias éclata de rire, il se tenait les côtes, il en pleurait, et en même temps il embrassait Jantou sur les cheveux :

« O mon innocent chérubin! O délices de mes yeux!...

Savez-vous, vous autres, ce que tout ça signifie ? »

Il entreprit de traduire les termes de la supposée prière, devant toutes les familles consternées.

« Qui t'a appris ça ? demanda-t-il enfin, reprenant un peu de sévérité.

- Maître Josion Saton.

- Je m'en vais lui dire deux mots. Comprends-moi : tu peux réciter encore, pour jouer, si tu veux, tes deux couplets, il n'y a point péché. Mais sache qu'ils ne sont pas une prière. Seulement une sornette, une bagatelle. Si cependant tu t'en es servi déjà pour prier Jésus, il a l'oreille tellement fine qu'il aura, j'en suis sûr, compris tes intentions. »

Il traversa la rue qu'ils appelaient la charreyre. Un moment après, on entendit des éclats de voix sortir de la boutique du coutelier. Jantou cessa donc de réciter la prière de Josion dans les circonstances délicates. Aucune autre ne sut la remplacer valablement : il se remit à trembler dans les ténèbres. Ses parents lui interdirent de fréquenter le vieux Saton et il y eut entre les deux communautés une nouvelle brouille qui dura huit ans et quatre mois. Elle devait même se transformer en une guerre ouverte comme il sera plus loin raconté.

 

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