LIVRE DE JEAN ANGLADE.

LE JARDIN DE MERCURE.

Extrait que je porte à votre connaissance avec la bienveillante autorisation de l'auteur.

Avant-propos : "Il faut être fou pour naître au sommet du Puy de Dôme ! C'est pourtant ce que j'ai osé faire le 16 avril 1885, moi, la fille du gardien de l'observatoire" raconte Irène Monnier.

"A cette époque, il n'existait, pour monter là-haut, ni train, ni route, comme cela fut plus tard, mais seulement un sentier en lacets si escarpé que les mules y perdaient leurs fers. Les hivers étaient longs et rudes. Six mois par an, nous vivions sous les neiges. Ma mère filait la quenouille, mon père cuisait notre pain. Nous élevions des vaches et des chèvres".

Un autre personnage, vivait en étroite relation avec la famille, c'était "Monsieur Pierre Dargon, l'observateur météorologiste… homme terriblement instruit. Licencié ès sciences physiques, naturelles et surnaturelles. Parce qu'il venait de Thiers, pays des couteaux, et qu'il se chamaillait souvent avec mon père, celui-ci, Hugues Monnier, l'appelait sale Bitord et sacré rémouleur. -Il est vrai, répliquait-il, que je suis fils d'émouleur. Mais pas de rémouleur. Ne confonds pas ces deux métiers. Le premier donne le fil à des lames neuves, le second à des lames usées. Le premier est souverain maître dans son atelier. Le second est un galvaudeux qui court les campagnes avec sa meule et sa brouette... Les hommes, au même titre que les chiens, ont besoin de disputes, de coups de dents, d'échauffourées. Ces deux-là étaient seuls de leur sexe, au sommet du puy, neuf mois de l'année. Contre qui donc se seraient-ils querellés, sinon entre eux ? Cela ne les empêchait pas d'être les meilleurs amis du monde".

"Cet homme fut mon premier maître d'école. C'est lui qui m'enseigna les lettres, les chiffres, les conjugaisons" et m'a "appris les choses essentielles, la vie, la mort, le ciel, et la terre", comme nous allons le voir dans l'extrait que voici :

De juin jusqu'aux premiers jours d'octobre, chaque dimanche nous amenait la visite des Clermontois. Les familles riches disposaient de voitures hippomobiles qui les transportaient jusqu'au col de Ceyssat. Les pauvres venaient à pied, à partir de la place Allard, à Royat, terminus du tramway de Montferrand. Sept kilomètres par la vallée de la Tiretaine et la Font-de-l'Arbre qui usaient bien leurs souliers. Restait encore la grimpette finale, avec ou sans le secours des mulets. En arrivant à notre altitude, tous étaient ravis de consommer le lait de nos chèvres et notre gentiane apéritive. Je leur proposais mes pierres précieuses. Je gagnais des pourboires en leur montrant aussi les esquelettes, comme disait ma mère avec un frisson. Un mot qu'elle entendait au féminin comme les lunettes et les allumettes. Ils résidaient depuis les premières fouilles dans un appentis de pierre adossé à la tour d'observation, dont Pierre Dargon détenait seul la clé. Plusieurs fois, je lui avais demandé - Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? - Je te le montrerai un jour. Mais il ne se décidait point à m'en ouvrir la porte et le secret. Il m'y prépara longuement, par des entretiens en tête à tête. C'est que j'avais cinq ou six ans, ne soupçonnant pas ce qu'était la mort. Je me rappelle de quelle manière et en quels termes il me fournit cette grande révélation. Nous étions assis sur l'herbe, sous un doux soleil de juin, contemplant le magnifique paysage qui s'étendait à nos pieds. Les rondeurs vertes ou mauves de la chaîne des Puys. La Limagne faite de pièces multicolores comme un habit d'Arlequin. Au milieu, Clermont le Noir pointait les deux cornes toutes neuves de sa cathédrale. Des hirondelles traversaient notre ciel en criant leur droit de propriété. Des cumulus de beau temps flottaient çà et là. Pierre avait bien choisi son jour : tout était disposé pour me consoler. - Est-ce que tu sais, commença-t-il, que les hommes, les femmes, les enfants sont comme les fleurs? Il en cueillit une : c'était une houppe de trèfle. Il la tint un moment au bout de ses doigts, fraîche, ronde, épanouie. Puis il la mit sur une dalle mercurienne, plaça un débris sur son pétiole pour empêcher le vent de l'emporter. - Nous viendrons voir demain ce qu'elle sera devenue Pas jolie à voir, le lendemain! Toute flétrie, dolente, la tête penchée. - Laissons-la encore, dit le météorologiste. Et revenons demain. Cette fois, il ne restait d'elle, cuite par le soleil, qu'un peu de filasse grise. - J'ai tranché la tige par laquelle notre fleur recevait du sol sa nourriture. Maintenant, elle est morte. Je la regardais avec stupeur, avec effroi. - Tout ce qui vit doit mourir un jour. Les fleurs, les arbres, les animaux, les personnes. - Mourir? Qu'est-ce que ça veut dire? - Ça veut dire que nous vivons un certain temps. Nous respirons, nous mangeons, nous admirons la beauté des choses, nous faisons les quatre cents coups. Quand notre temps est fini, nous cessons de vivre. - Et alors? - Alors, nous devenons comme cette fleur: tout secs. Nous ne bougeons plus, nous ne respirons plus. Pour que nous n'embarrassions pas leur chemin, les vivants nous mettent dans la terre. Jusqu'à ce qu'ils meurent à leur tour et que d'autres vivants, leurs enfants ou petits-enfants, les enterrent de même. Nous sommes tous mortels. Je restai muette de consternation, n'arrivant pas à croire à cet ordre des choses. Puis - Toi aussi tu mouriras? - Bien sûr. Moi aussi. Je fondis en larmes, criant - Ça m'intéresse pas que tu moures ! - Que tu meures. - Ça m'intéresse pas! Et... et... et... J'hésitais à connaître la suite - ... et moi aussi, je mourirai? - Oui, mon petit coeur, hélas! Toi aussi tu es mortelle, comme tout le monde. Mais seulement quand tu seras très, très, très vieille. Pour l'instant, tu es très, très, très jeune. Il me prit dans ses bras. Nous pleurâmes ensemble, pressés l'un contre l'autre. Le soleil nous chauffait sans nous cuire. Au-dessus de nos têtes, les alouettes chantaient leur joie de vivre. Maintenant, je savais. Quand je me fus vidée de toutes mes larmes, je demandai encore - Pourquoi... pourquoi tu me l'as dit? - Parce qu'il faut que tu le saches. Les enfants se croient immortels. Ils font toutes sortes de sottises qui mettent leur vie en danger. Ils tombent, ils s'arrosent d'eau bouillante, ils se découpent en petits morceaux, ils avalent n'importe quoi. Ils ne savent pas qu'ils sont aussi fragiles que cette fleur (il cueillit une autre houppe de trèfle, la saccagea dans ses mains. Voilà pourquoi j'ai voulu que tu saches cette chose très triste. Il me serra plus fort, m'embrassa sur les cheveux, poursuivit son exposé - II existe des consolations contre la mort. Je le regardai, incrédule. A travers mes larmes, comme à travers un prisme, il m'apparaissait déformé, ondoyant, plus gros que nature. - Beaucoup de gens, continua-t-il, pensent que nous ne mourons pas tout entiers. C'est seulement notre corps qui se flétrit comme le trèfle. Mais la partie la plus précieuse de notre personne ne meurt pas. Ils l'appellent l'âme. - L'âne? - Non, l'âme. - Qu'est-ce que c'est? A quoi ça ressemble? - Peut-être à quelqu'un qui est caché derrière un rideau. On ne le voit pas, mais il est bien là. D'autres disent qu'elle est pareille à une vapeur. A une fumée. - De quelle couleur? - Incolore. Transparente. Quand il arrive à notre corps de mourir, elle le quitte et s'en va. - Par où ? - Par le nez. - Où va-t-elle? - Ils disent: au Paradis. Une sorte de magnifique jardin, elle y rencontre beaucoup d'autres âmes : celles de nos grands-parents, de nos arrière-grands-parents, de nos arrière-arrière-grands-parents. Certains croient que, dans ce voyage, les âmes évadées sont conduites par M. Mercure en personne. Voilà pourquoi ils lui ont bâti un temple sur notre montagne. C'est aussi une manière de ne pas mourir tout à fait : de laisser une trace derrière soi. - Quelle trace? - Une maison qu'on a construite. Un arbre qu'on a planté. Un étang qu'on a creusé. Des enfants qu'on a eus. - Toi, tu n'as pas d'enfant. - J'ai toi. - Je ne suis pas ta vraie fille. Si tu as un jour des enfants à toi, est-ce que tu cesseras de m'aimer? - J'ai une âme fournie de beaucoup de poches. Tu resteras toujours logée dans la plus secrète: la poche du coeur. Il m'emmena sur les ruines du temple afin de me montrer la trace des Auvergnats anciens. Des terrassiers, des architectes, des maçons avaient sué là sang et eau. Des voituriers avaient transporté les pierres par de mauvais chemins. Des tailleurs avaient équarri ces blocs qui gardaient la marque de leurs burins. Combien étaient-ils? Des centaines? Des milliers? Comment s'appelaient-ils? Où avaient-ils fini? On ne savait rien d'eux, de leurs peines, de leurs mains blessées, de leurs visages criblés d'éclats, de leurs accidents, de leurs maladies, de leur fin. Pourtant, ils n'étaient pas entièrement morts, puisqu'il restait d'eux ces beaux débris. Le lendemain, estimant l'occasion venue, Pierre me conduisit vers l'appentis demi-rond, sans fenêtre, adossé à la tour, dont il gardait jalousement la clé. Au jour de la porte ouverte, dans des coffres de pierre, je vis des choses grises que je pris pour des branches sèches et des boules à quilles. - Rappelle-toi la fleur séchée. Voilà ce qui reste de nos membres après mille ans passés sous la terre. Des squelettes. On a trouvé ceux-ci sous les ruines de Saint Barnabé. Ils ont appartenu aux moines qui desservaient la chapelle. Il me fit reconnaître des bras, des mains, des pieds, des têtes. J'en ressentis, au creux de l'estomac, une vinaigrette d'épouvante, de curiosité et de dégoût. Craignant de vomir, je mis une main devant ma bouche. Serrant les dents, je pus enfin parler - Et leur âme? - Envolée! Ce même jour, je racontai à mes parents ce que Pierre m'avait montré dans l'appentis. - Quoi! les esquelettes ! suffoqua ma mère. Ce rémouleur a osé te faire entrer chez les esquelettes, à ton âge! Je vais lui dire ce que j'en pense! Hugues intervint pour l'apaiser; disant lui aussi qu'il fallait bien que je sache; qu'on ne pouvait me dissimuler la mort toute ma vie; qu'il était reconnaissant au météorogue, un homme si instruit, de m'en avoir parlé mieux qu'il ne l'aurait fait lui-même. - N'empêche... n'empêche... - N'empêche! Bois de Campêche! Il n'y avait plus rien à ajouter. Le soir, dans mon lit, je tâtai mon corps dans tous ses éléments. Je palpai mon squelette, bien dissimulé sous ma peau. De nouveau, je pleurai un peu sur ma mort à venir, tandis que François ronflait doucement à mes côtés, la bouche ouverte. Pendant que j'y étais, je cherchai en divers points si je pouvais constater la présence de mon âme. Il me sembla que çà et là je la sentais palpiter. Plusieurs jours de suite, au cours des semaines qui suivirent je m'attachai aux basques de mon frère. L'empêchant de grimper sur les rochers, de se pencher sur des â-pics. Malheureux! Tu ne sais donc pas que tu es mortel? J'écrasais une fleur entre mes mains pour me faire entendre. Lui me considérait de ses yeux bleus écarquillés, sans comprendre le mot, mais voyant bien que je tremblais pour lui. Il éclatait de rire. - Et les coffres? dis-je. - Ce sont des cercueils en pierre. On appelle ça des sarcophages. Je te montrerai d'où ils proviennent, répondit M. Dargon. Il m'emmena en promenade. Nous dévalâmes très vite par le sentier de la Gravouse. Nous longeâmes le Nid de la Poule, contournâmes le Traversin, le Pariou et l'imposant puy des Goules, au milieu des noisetiers. Enfin, nous arrivâmes au pied du Chaudron, ainsi nommé parce qu'il a vraiment la forme d'un chaudron renversé. Quand je me mis à traîner la patte, Pierre me porta, comme il disait dans son langage thiernois, à peillereau. Les peillereaux sont ces chiffonniers qu'on voit errer dans les campagnes, un sac sur l'épaule. Ils y entassent les peilles, les vieux chiffons qui seront ensuite transformés en papier. J'aurais volontiers fait l'excursion sur le dos de mon cousin auxiliaire, cramponnée à son cou; mais de temps en temps, il me reposait. Bref, nous traînant ainsi l'un l'autre, nous suivîmes un ancien chemin ferré qui gardait quelques traces de son empierrement jusqu'à une grotte profonde. Nous y trouvâmes beaucoup d'ordures, souvenirs de récents passages touristiques. Les parois, d'un blanc grisâtre, pailleté de micas noirs, striées de coups de pic, témoignaient que la caverne avait été creusée de main d'homme dans la dômite. - Voici, dit mon guide-porteur, le matériau qui a servi peut-être à construire le temple. Et sûrement les sarcophages. C'est pourquoi le Chaudron s'appelle également le Sarcoui. Deux de ces cercueils de pierre inachevés adhéraient encore aux parois de la grotte. Les tailleurs de pierre mérovingiens les découpaient à même la montagne, ne les détachant qu'aux derniers coups de burin. Ils les fignolaient à la boucharde, comme font aujourd'hui les carriers de Volvic. De temps en temps, ils évacuaient les débris en les répandant sur le chemin d'accès. Les sarcophages étaient ensuite livrés sur des chars à boeufs. Les moines de Saint-Barnabé les guidaient au moyen de cordes jusqu'à leur ermitage. Grâce aux renseignements de M. Dargon, je m'habituai si bien à l'idée de la mort qu'elle me devint familière, comme celle de l'orage ou de la glace. " Après les mois froids, me disais-je, viennent les mois chauds. Après ma vie terrestre, mon âme ira au Paradis en compagnie de M. Mercure. " Cela ne me paraissait pas si redoutable. Je fus autorisée à conduire, le dimanche, les touristes au cagibi des squelettes. Des femmes poussaient des cris, menaçaient de s'évanouir. Les hommes faisaient les farauds. Je prenais un crâne entre mes mains. J'expliquais, répétant les leçons de Pierre, qu'il s'agissait des restes d'un ancien moine; que son âme s'était enfuie par les trous de nez. Les visiteurs admiraient ma tranquille accointance avec ces reliques.

 

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