Article sur le Maréchal Pétain à Thiers.

 

 

Le 1er mai 1942, le chef de l'Etat effectue une visite officielle à Thiers, visite au cours de laquelle il doit s'adresser par la radio "aux travailleurs de la France et de l'Empire:"
Dans les jours qui précèdent la venue de Pétain, la municipalité, la Légion des Combattants et Le Comité Social de la Coutellerie, par affiches ou articles de presse, s'adressent aux Thiernois afin de les mobiliser pour cet évènement :
Ces trois instances officielles jouent leur rôle de soutien au régime et de fidèles serviteurs du Chef de l'Etat.


Dans la presse locale, le Colonel Brasset, maire de Thiers, lance un appel aux Thiernois: «Thiernois, répondant au désir de toute la population thiernoise, le Maréchal a décidé de choisir notre ville pour s'adresser aux travailleurs de toute la France et de l'Empire à l'occasion de la fête du travail, le vendredi 1er mai 1942. Tous les Thiernois sont fiers de ce choix qui honore leur ville et leur industrie. Ils se sentiront plus fiers encore à l'instant où ils pourront acclamer le glorieux chef de l'Etat Français, lorsqu'ils entendront à 17 heures son message lu par lui-même du haut du balcon de la Sous-Préfecture de Thiers, en présence de la population. Soucieux de manifester une fois de plus son désir d'être instruit de la condition des travailleurs et de l'amélioration de leur sort, il se rendra à 17 heures 30 dans une des principales usines de Thiers où les ouvriers auront la joie de le recevoir dans leurs ateliers auprès de leurs machines et instruments de travail. J'invite donc toute la population thiernoise et plus spécialement les artisans et ouvriers à se porter en masse sur les points du parcours que suivra le Maréchal à travers la ville afin de témoigner notre reconnaissance et notre admiration respectueusement émues à celui qui, issu lui même du peuple de France n'ignore rien de ses aspirations ni de ses douleurs et qui, après avoir deux fois sauvé la Patrie, ne songe plus qu'à la délivrer de ses souffrances.
Pavoisez en l'honneur du Maréchal, malgré les difficultés actuelles, vous n'en aurez que plus de mérite.
Vive le Maréchal, Vive la France»(1)
Dans le même esprit, le Président du Comité Social de la Coutellerie, monsieur André Daguet lance également un appel destiné plus particulièrement aux ouvriers de la ville.
« Le 22 mars dernier, à Clermont-Ferrand, le Maréchal a dit aux ouvriers de la ville de Thiers qui lui portèrent le présent de notre corporation: "Prévenez vos camarades que j'irai les voir bientôt.
Le Maréchal qui tient ses promesses et même celles des autres a décidé de venir passer avec vous la fête du Travail... Le Maréchal depuis qu'il est au pouvoir, se penche quotidiennement sur le sort des travailleurs... Il vient de vous doter de la Charte du travail qui permettra d'éviter le retour aux erreurs du passé et nous vaudra la paix sociale... » (2)
Le Président de la section communale de la Légion, M. Crussol, tente de mobiliser ses troupes:
«... La Légion toute entière doit être présente d'abord sur le parcours que suivra le Maréchal, ensuite au square des Grammonts pour lui rendre les honneurs, quand il ira s'incliner devant le monument aux morts...» (3)
Selon la presse locale, la ville s'active pour décorer les lieux où Pétain doit faire une halte -monument aux morts, Sous-Préfecture, Société Générale de Coutellerie et d'Orfèvrerie- , trois grands panneaux avec les mots Travail, Famille, Patrie (devise du régime) sont placés sur la façade de l' Hôtel de Ville.
Les autorités préparent minutieusement le programme de la journée du 1er mai. Les personnes que Pétain doit décorer sont sélectionnées avec attention, pour la première fois Pétain remettra lui-même la croix de la Légion d 'Honneur à un artisan émouleur.(4).
C'est vers 16h 30 que, le vendredi 1er mai 1942, le Maréchal Pétain arrive à Thiers; il est alors accompagné par l'amiral Platon secrétaire d'Etat, le général Campet, chef de son cabinet militaire, M.Lavergne, chef de son cabinet civil, le Commandant Bonhomme, son officier d'ordonnance, M.Pierre Loyer, chef du service de l'artisanat et par le docteur Ménétrel, son secrétaire particulier.
Le chef de l'Etat et son entourage sont accueillis par M.M. Hubert
Lagardelle, Ministre du Travail, Paul Brun, Préfet Régional, Guérin, Préfet Délégué, Desthieux, SousPréfet de Thiers, Brasset, maire de Thiers, Bargoin, chef de district de la Légion, Crussol, président de la section locale de la Légion. Les généraux Frère, Lenclud, et Conquet sont également présents.(5)
Tout ce que Thiers peut compter comme personnalités, notables, corps constitués est rangé devant la Sous-Préfecture: le conseil municipal, les représentants des Eglises catholique et protestante, les magistrats, les avocats, les professeurs...
Au balcon de la Sous-Préfecture, le Maréchal Pétain, avant de prononcer son discours, s'adresse à la population;
« Il y a longtemps que je me proposais de venir à Thiers, et je regrette d'en avoir été empêché jusqu'à présent. J'avais une sorte de dette à l'égard de votre laborieuse cité... Je vais prononcer un discours qui s'adresse non seulement à vous, mais à la France entière... Comme j'ai la gorge assez fragile et que je risquerais d'être enroué par le froid ou arrêté dans mon élocution, je ne parlerai pas de ce balcon, mais de l'intérieur...»


Le Maréchal Pétain prononce alors un discours dans la même optique que ceux de Saint-Etienne et de Commentry.(6) Il fait avant tout l'éloge de l'artisanat:
«c'est plus particulièrement à vous, artisans, que je m'adresse aujourd'hui, de cette ville de Thiers qui a tiré sa célébrité des produits de qualité forgés par vos mains. L'artisanat est une des forces vivantes de la France et j'attache à sa conservation, à son développement, à son perfectionnement une importance toute particulière.»
Au cours de son allocution, Pétain encourage les artisans à participer aux nouvelles organisations professionnelles telles que les "Comités sociaux". Il condamne avec fermeté la lutte des classes qui, selon lui , n'existe pas dans l'artisanat
« Mais l'artisanat est aussi un des plus solides soutiens de la paix sociale. Il n'y a pas de lutte de classe possible dans l'atelier artisanal. Le maître, le compagnon, l'apprenti travaillent au même établi, avec les mêmes outils. Tous ensemble, ils transforment la matière en un produit beau et bien fait. Unis dans le travail, ils le restent dans la vie sociale.»
En fait ce discours trouve pleinement sa place dans la politique de "Révolution Nationale" du régime de Vichy et il s'inscrit plus particulièrement dans l'application de la loi relative à l'organisation sociale des professions plus connue sous l'expression Charte du Travail.(7)
Les dispositifs prévus par la Charte sont souvent complexes, la loi ne comprend pas moins de 80 articles et son élaboration a pris plusieurs mois (8).
II est prévu de diviser le monde du travail en 29 familles professionnelles organisées de bas en haut, du local au national. A la base on trouve le syndicat unique, officiel, obligatoire et catégoriel. Dans chaque "famille" et dans chacune des cinq catégories distinguées (employeurs, ouvriers, employés, agents de maîtrise, ingénieurs et cadres), ces syndicats officiels doivent fournir tout ou partie des membres des comités sociaux nationaux, régionaux et locaux chargés de régler les questions professionnelles (salaire, formation...) et sociales (chômage, assurance...). En cas de désaccord, une procédure d'arbitrage est prévue, l'article 5 de la Charte rappelle "le lock-out et la grève sont et restent interdits."
Ce texte constitue une rupture majeure dans l'histoire sociale de la France , une remise en question du droit syndical réaffirmé dans les "accords Matignon" de juin 1936.Tout ce qui peut rappeler les rapports sociaux d'avant-guerre et le Front populaire doit être banni.


A la fin du message- salué selon le "Journal deThiers" par les cris de "Vive Pétain! Vive le Maréchal!"- le Chef de l'Etat réapparaît au balcon et s'adresse à nouveau à la population
« Ce que j'ai surtout voulu souligner, c'est qu'il convient de vous unir tous davantage. Ma plus grande préoccupation depuis que j'ai pris le pouvoir a été d'obtenir l'union de tous les Français. J'ai compris que pour permettre à cette union de se produire, c'est le travail qui doit nous servir de point d'appui. Je répète donc toujours, c'est le travail qui nous tirera d'affaire. Merci, mes amis, de m'avoir écouté.»
Ensuite, Pétain va décorer des ouvriers, des artisans, des cultivateurs, et professeurs de l'enseignement technique (9). Les récipiendaires illustrent parfaitement l'idéologie du régime de Vichy ainsi que sa devise; en effet nous trouvons parmi les gens honorés des pères de familles nombreuses, beaucoup d'anciens combattants, des membres de la Légion et pour la plupart des gens qui, dans un passé récent, n'ont pas été membres de partis politiques et de syndicats.
Le Maréchal Pétain visite ensuite l'une des usines les plus importantes de la ville: "La Société Générale de Coutellerie et d'Orfèvrerie." Avant de quitter la cité thiernoise, le Chef de l'Etat va déposer une gerbe au monument aux morts (10), entouré de Légionnaires avec qui il échange quelques mots. Et c'est vers 18h 30 que la délégation officielle quitte Thiers pour Vichy.
Quel a été l'impact de cette visite sur la population thiernoise? Les témoignages divergent : pour certains, il y avait un grand enthousiasme et beaucoup de monde dans les rues; pour d'autres, l'enthousiasme n'était que de façade et il aurait pu y avoir beaucoup plus de monde.
En dehors de la presse étroitement contrôlée par Vichy- un document officiel fait état du voyage de Pétain à Thiers. II s'agit d'un rapport des renseignements généraux qui dit
«A Thiers, le voyage du Maréchal s'est déroulé sans incident. La population a exprimé sa déception du fait que le Maréchal n'a pas changé sa voiture limousine pour sa voiture ouverte et n'a pu être suffisamment vu sur le parcours et qu'il a prononcé son discours non pas du balcon de la sous-préfecture mais de l'intérieur de ce bâtiment.»


Pour le Maire, le conseil municipal, les Légionnaires, cette visite paraît certainement une victoire, ils ont été distingués par celui à qui ils doivent leurs fonctions. Qu'en est-il pour l'opinion publique thiernoise? Le régime est-il très populaire? II n'est pas aisé de répondre à cette question, du moins peut-on appliquer pour Thiers ce qu' écrit l'historien Robert Paxton : « 11 est difficile de mesurer la popularité d'un régime autoritaire. Tout d'abord on ne dispose pas des moyens qui reflètent habituellement l'opinion publique : une presse à peu près libre, des élections, des débats parlementaires, une certaine tolérance envers la critique... il faut... distinguer entre les hommes qui participent effectivement au régime et ceux qui lui sont simplement favorables, lesquels se subdivisent à leur tour selon qu'ils sont plus ou moins chaleureux et selon leurs motivations: foi dans le Maréchal Pétain, peur de la guerre ou du communisme, enthousiasme pour la Révolution Nationale. Même les récalcitrants, parce qu'ils ne mettent pas en doute la légitimité du régime et ne font pas d'opposition active, viennent sans le vouloir grossir le flot des partisans.»


Pierre CHEVALERIAS

Le Bulletin du Cercle


NOTES:
(1) JOURNAL DE THIERS- Dimanche 3 mai 1942, ALBUM DE THIERS- Dimanche 3 mai 1942
(2) JOURNAL DE THIERS- Dimanche 3 mai 1942
(3) Archives municipales deThiers
(4) Archives départementales du Puy de Dôme
(5) ALBUM DE THIERS- Dimanche 10 mai 1942
JOURNAL DETHIERS- Dimanche 10 mai 1942
LE MONITEUR DU PUY-DE-DOME Samedi 2, Dimanche 3 mai 1942
L'AVENIR DU PLATEAU CENTRAL Samedi 2, Dimanche 3 mai 1942
La presse ne mentionne pas la présence de René BOUSQUET, secrétaire général à la Police depuis avril 1942, que l'on remarque pourtant sur plusieurs photographies.
(6) Discours prononcés respectivement le 1er mars 1941 et le 1er mai 1941.
(7) Loi du 4 octobre 1941
(8) Parmi les rédacteurs de la Charte du travail, on peut citer René BELIN(1898-1977), ancien responsable de la CGT, profondément pacifiste et anticommuniste. Ministre du Travail et de la Production industrielle du Maréchal Pétain. Il quitte le gouvernement en avril 1942. Il obtient un non-lieu en 1945.
(9) La croix de chevalier de la Légion d'honneur est décernée à un artisan émouleur. Deux ouvriers des Entreprises Fontenille-Pataud et un de France-Exportation sont également décorés, ainsi que trois autres artisans, deux cultivateurs et trois professeurs de l'Ecole Nationale Professionnelle.
(10) Des enfants de prisonniers ont été désignés pour offrir la gerbe au Maréchal Pétain.


BIBLIOGRAPHIE:
Jacques Julliard LA CHARTE DU TRAVAIL in LE GOUVERNEMENT DE VICHY-1940-1942. Institutions et politiques. Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques et Colin. 1972.
Jean-Pierre Le Crom SYNDICALISME OUVRIER ET CHARTE DU TRAVAIL. In VICHY ET LES FRANÇAIS sous la direction de Jean-Pierre AZEMA ET François BEDARIDA Fayard 1992.
Robert O. Paxton LA FRANCE DE VICHY 1940-1944 nouvelle édition, Editions du Seuil 1997
Maréchal Pétain LA FRANCE NOUVELLE APPELS ET MESSAGES 8 Juillet 1941-17 Juin 1943. Tome 2 1943

 

 

[ Liste des livres ]

[ Sommaire Maurice ]